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Il faut lire Delta noir

Money, Mississippi, est une ville qui ne nous évoque rien à nous, Français, mais qui est chargée de sens aux États-Unis. C’est dans cette petite ville du sud profond qu’Emmett Till, un adolescent de couleur, a été assassiné de manière odieuse dans les années 1950 pour avoir osé siffler une Blanche : ce fait divers atroce sera un des évènements, avec le refus de Rosa Parks de laisser sa place dans un bus, qui mèneront au mouvement des Civil Rights. Bernice L. McFadden a choisi de donner voix à Money, qui se prête alors au récit de son histoire. Money, Mississippi, devient alors le théâtre d’un véritable roman-fleuve (sans mauvais jeu de mot) où tout conflue vers ce mois tragique d’août 1955 où un jeune garçon sera mutilé et tué.

Delta noir, Bernice McFadden

Tout commence au début du XXe siècle, quand une mère de famille se rend compte que sa fille Doll est possédée. L’esprit frappeur n’est autre qu’Esther, une vieille prostituée aigrie décédée quelques années auparavant. Le fantôme d’Esther n’a qu’une envie : faire le mal et se complaire dans la luxure et la violence. Il s’installera dans plusieurs des personnages, brisant des ménages, des cœurs, et des vies, influençant sournoisement ses hôtes. Nous suivrons tour à tour la vie de Doll, puis celle de sa fille et enfin, de sa petite fille, tout au long du XXe siècle.

Roman coup de poing, à la fois très sombre et très dynamique, Delta noir surprend par la vitesse à laquelle il nous aspire et la force avec laquelle il nous retient. Dès les premières pages, le lecteur, conquis, ne peut plus lâcher ce roman avant la fin, qui nous plonge dans les plus viles bassesses de l’âme humaine : luxure, cruauté, racisme seront au rendez-vous, sous l’égide d’Esther. Cet esprit frappeur dont on ne peut se débarrasser investit tout d’abord Doll, une petite fille noire de cinq ans. Hantée par Esther, Doll grandit et devient une femme sans foi ni loi, prête à tout pour son plaisir, nuisant parce que ça la fait rire. Bernice L. McFadden parvient à en faire un personnage effrayant, tout droit sortie d’un roman de Stephen King, car l’on devine que peu de choses la retiennent de la plus effroyable bestialité. Bien qu’il la sache possédée, le lecteur ne se demande pas une seule seconde quelle aurait été la vraie personnalité de celle que l’on appelle, à raison, « Doll », car effectivement, elle se fait manipuler comme un pantin. Seule sa mère et sa fille voient que Doll n’est pas ce qu’elle semble être. C’en est d’autant plus troublant.

Mais c’est en possédant J. W. qu’Esther va se montrer le plus dévastatrice. Petit garçon adorable, J. W. se mue subitement en tyran diabolique dès qu’Esther commence à l’influencer : il devient un de ces gosses fort sympathiques qui se plaisent à brûler des fourmis ou à torturer des chatons. Mais J. W. ne reste pas enfant : il grandit pour devenir le bourreau d’Emmett Till. Emmett Till et son calvaire ont vraiment existé. Le Temps où nous chantions évoquait déjà le traumatisme de la communauté afro-américaine face à la barbarie de deux Blancs à Money, Mississippi. Emmett venait du Nord pour rendre visite à de la famille : son assassinat atroce a fait la une des journaux, qui n’hésitèrent pas à publier les photos du corps, si défiguré qu’on dit que son oncle ne l’a reconnu qu’à l’anneau d’argent qu’il portait. Le pire, dans l’histoire d’Emmett, c’est que ses bourreaux ont été acquittés. Tout le roman tourne autour de cette affaire : la vie de la communauté de Money n’est finalement qu’un joli prétexte pour évoquer le siècle tendu qui sépare l’abolition de l’esclavage (1865) et l’aboutissement du mouvement des droits civiques (1964-65).

Delta noir est un roman à lire absolument : écrit d’une manière très vive, il est parfois dérangeant, mais n’est-ce-pas une des utilités du roman ?

Delta noir, Bernice L. McFadden. Editions Joëlle Losfeld, avril 2013.

Par Emily

A propos Emily Costecalde (588 Articles)
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.
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