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Amerika, ou le grand roman de l’immigration américaine

Sur la couverture du roman, une passerelle de laquelle débarquent des hommes, à l’air affairé, chargés de valises, et quelques femmes, dont l’une, renfrognée et prématurément vieillie, presse en avant une fillette dont le sourire lumineux a été figé pour toujours par le clic du photographe. L’Amérique, proclame le titre. L’Amérique ! Terre de toutes les promesses, que des millions de migrants cherchent à rallier par son étroite porte d’entrée, Ellis Island, lorsque débute le roman, en 1913 ! C’est donc à Ellis Island que s’ouvre le récit. Marta Haddad n’a pas encore vingt ans. Jeune et frêle, elle attend, comme beaucoup d’autres, de pouvoir commencer une nouvelle vie en Amérique. La jeune femme n’a pas seulement traversé l’Atlantique : elle vient de plus loin encore, des montagnes du Mont-Liban. Son périple l’a menée à Beyrouth, Alexandrie, Marseille, au Havre, avant qu’elle ne touche terre à New York. C’est une Syrienne (car à l’époque, les frontières étaient différentes) chrétienne, qui ne parle pas anglais : la voilà bien démunie face à l’épreuve de la quarantaine avant l’entrée sur le territoire américain.

Marta s’est mariée, quand elle n’était encore qu’une jeune paysanne du Mont-Liban mais, peu après son mariage, Khalil, son époux, est parti chercher fortune dans la lointaine Amérique. Il a écrit, au début. Puis, les lettres se sont taries. Courageuse, Marta a pris son sac en toile de jute, et est partie le retrouver à New York. Mais à New York, personne ne l’attend sur le quai. Khalil, devenu Jo, est parti en Louisiane. A Marta de se débrouiller seule, à New York puis à Philadelphie. Partant de rien, Marta va serrer les dents et essayer de se bâtir son rêve américain, se découvrant un talent insoupçonné pour le commerce. Rabee Jaber déroule dansAmerika toute la vie américaine de cette toute jeune femme, véritable porte-étendard de l’immigration syrienne, méconnue du grand public, à travers la folie de la Grande guerre, de la dépression, et de toutes les autres guerres qui ont marqué par la suite l’histoire américaine.

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Peut-on s’imaginer à quoi ressemblait le New York de 1913, juste avant la première guerre mondiale, ville en plein développement, porte d’entrée de tout un continent ? Cité cosmopolite, New York est le lieu de bien des rencontres pour Marta qui, grâce à la bienveillance de sa communauté, parvient à rebondir après la désertion de son époux. A New York, la jeune femme rencontre bien des compatriotes qui, la « kacha » sur le dos (une sorte de grosse malle remplie de marchandises), deviennent vendeurs ambulants sur les routes du pays. Marta elle-même débute ainsi, sillonnant le pays pour vendre du tissu, du fil, des aiguilles, découvrant ainsi le monde du commerce textile, pour lequel elle se découvre une passion. Commence alors une jeunesse solitaire, dans sa petite boutique, à vendre du tissu et à lentement mais sûrement prospérer. Devenue le point de ralliements des porteurs de « kacha », la petite boutique de Marta, à Philadelphie, s’emplit des nouvelles du pays, et de la guerre qui fait rage en Europe. En Marta se mêle une puissante nostalgie et une peur violente pour ses proches restés au Mont-Liban, alors même qu’elle devient chaque année plus américaine, parlant anglais avec l’aisance de ceux qui sont nés aux Etats-Unis.

Rabee Jaber joue avec la narration, intervenant parfois personnellement dans le récit, précisant certains points, prenant de l’avance et nous contant des événements plus récents, avant de reprendre le fil de son récit. Il s’interrompt parfois dans l’histoire de Marta pour nous parler d’autres personnages, Khalil par exemple, ou un certain Ali Jaber, dont le lecteur sent l’importance croissante. Ces parenthèses permettent à l’auteur d’aborder d’autres sujets, comme les Syriens qui, après New York, se sont tourné vers l’Amérique du Sud, ou les soldats américains qui, après la première guerre mondiale, se sont retrouvés en Sibérie en plein conflit russe. Cela nous permet aussi de lire de très belles pages sur la Grande guerre qui se dévoile dans toute son horreur sous la plume de Rabee Jaber. Incroyable conteur que ce Rabee Jaber qui n’est jamais intrusif, qui explique sans trop en faire, imagine sans trop extrapoler. Car nous devinons bien vite que Rabee Jaber nous parle en réalité de sa propre famille, de personnes qui ont véritablement existé.

Incroyable personnage de fiction, inspiré donc d’une femme réelle, Marta vit simplement, et traverse les épreuves et le siècle en gardant la foi, sans se décourager, même si la vie ne l’épargne jamais. Sa vie au sein de la communauté syrienne à New York puis à Philadelphie nous est contée avec beaucoup de réalisme et de chaleur. Grand roman américain, Amerika nous fait voyager sur les routes américaines, à New York et Philadelphie, mais également en Louisiane et en Californie ; récit de l’immigration, il montre un pays qui s’est construit grâce à la rencontre de toutes ces cultures différentes. C’est un très beau texte et, outre une véritable leçon de courage, une véritable ode à l’Amérique.

Amerika, Rabee Jaber. Gallimard, avril 2013.

Par Emily Vaquié

A propos Emily Costecalde (582 Articles)
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.
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