C'est tout chaud !

Docteur de l’espoir : à lire absolument

Aaron Kisner / Courtesy of Vital Voices

« Comment est-ce possible ? Comment se peut-il, au cœur de ce qui a été qualifié d’Etat le plus défaillant de la planète, qu’il existe encore un refuge, une société vivant en harmonie dans un village simplement baptisé du nom d’une femme ? »

 « ELLE A SAUVE 90 000 VIES »

Son nom vous sera inconnu en Occident, pourtant ses grandes actions et sa détermination habitent encore les régions terriblement ravagées par la misère de l’Afrique profonde. Alors que des milliers de Somaliens fuient le pays et croisent sur leur chemin ONG et travailleurs de l’humanitaire qui « envahissent » l’Etat le plus dangereux de la planète – une nation en dérive au milieu d’un champ de ruine –, cette femme aux convictions indestructibles fait foi de n’abandonner personne, et s’attelle au métier le plus difficile au monde : offrir un peu de sa personne au cœur de la barbarie, soigner les plaies et panser les douleurs béantes de ces anonymes victimes de bouleversements politiques.

Il y a dans ce « personnage », digne d’intérêt, quelque-chose de fort : son caractère, bien trempé ; sa détermination à poursuivre sa tâche, années après années, de rendre service à la communauté et de guérir petites plaies et grandes blessures, qu’elles soient du corps ou du cœur ; ainsi que sa conviction, celle d’être encore vivante lorsque naîtra cette belle et grande Somalie aujourd’hui encore bombardée par les famines, les guerres civiles et les coups d’Etat à répétition. Elle défend la condition humaine avant les intérêts personnels, elle aspire à la naissance d’une Somalie unie et pacifiste, nettoyée des seigneurs de guerre qui, de lois, ne voudraient imposer que celle de la nature. Qui aurait cru que ce pays au soleil d’or serait le berceau d’une rivière de sang ?

Ce qu’il y a de plus héroïque dans cette femme, dont le portrait nous est dressé tout au long des 350 pages, c’est la noblesse de ses sentiments, l’empathie constante qui l’anime, même lorsqu’il ne reste plus d’espoir, ainsi que sa constance dans la compréhension de l’autre, alors même qu’elle affronte des épreuves d’une rare brutalité dans sa vie personnelle – comme l’abandon lâche de son mari, la mort de son fils, la maladie de sa fille, l’expatriation de ses enfants… Courageuse et dévouée, elle met sa vie entre parenthèses pour que celle des autres ne soit plus ponctuée d’embûches – ou le soit le moins possible. Au sang chaud et à la tête dure, mère de famille nombreuses, elle apprît dans l’ex Union Soviétique la discipline de fer et la nécessité d’un travail accompli avec rigueur et passion, pour que les défis du lendemain ne soient que les souvenirs amers d’un hier chaotique, difficile, insurmontable parfois, mais pas impossible.

9782709642309-G

 Dans un monde pris de folie, elle prend le partie pris de l’éducation et du dialogue pour résoudre les marasmes qui secouent les grandes terres de Somalie ; face aux armes des seigneurs de guerre, elle tient tête, sort son stéthoscope pour écouter les battements de cœur des patients apeurés face à tant de violence, pour comprendre les délires de ces « petits hommes » aux mains souillées du sang de pauvres innocents. En somme, elle sonde l’état de la Somalie, elle inspecte chaque être humain jusqu’à découvrir les secrets de chacun, les bobos et les grandes peines, écoute les douleurs des civils et découvre la folie de ces hommes armés qui croient détenir un peu de pouvoir et tentent d’imposer leur islamisme radical par la force.

Alors que des milliers de travailleurs humanitaires et des organisations de première importance peinent à œuvrer, dans ce pays dévasté, avec des millions de dollars en poche, elle parvient à détromper les sceptiques et à construire un véritable camp de réfugiés. Comment nourrir des milliers de personnes quotidiennement ? Comment soigner les douleurs humaines sans matériel, sans personnel, et avec des seigneurs de guerre qui la persécutent ? Ce livre nous plonge au cœur du « système humanitaire », au plus intime de cette grande machine du partage et de l’entraide, qui peine bien souvent à collecter les fonds ou à acheminer les convois sans tracas. La doctoresse dresse en filigranne le portrait de la complexité des dons humanitaires, volés, détournés, et qui constituent une richesse de guerre pour ces rebelles des contrées éloignées de l’éducation, qui reçoivent de la part d’Occidentaux attristés – touchés deux minutes par les événements survenus à l’autre bout de la planète et aux antipodes de leurs existences tranquilles – les quelques euros versés de bon cœur pour quelques sacs de riz – richesse alimentaire convertible en monnaie d’espoir.

Au prix de lourds sacrifices, de voyages au-delà des frontières somaliennes dans le but de collecter des fonds, elle parvient à attirer l’attention de la Communauté Internationale et à recueillir, chaque mois davantage, des milliers de personnes dans son camp de fortune. Son appel à la Communauté, douloureux et lancinant, malheureusement bien trop souvent répétitif, est comme cette petite voix qui tente d’alerter les « Grands de ce Monde » qu’un massacre est en train de se produire. Confrontée à la douloureuse ineptie de ces « Géants » qui n’ont que faire de ces peuples qui guerraillent, de ces milliers d’anonymes oubliés qui crèvent dans le sillon de la guerre, elle parvient – avec les (maigres) moyens du bord, des doigts de fée et l’espoir de rendre heureuses des milliers de familles endolories et épuisées par tant de massacres – à leur donner un peu de réconfort, une vie plus sereine, en somme. Elle n’aspire pas à changer le monde du jour au lendemain, elle le voudrait plus doux, tout simplement.

L’écriture, simple et limpide, dénuée de toute complexité stylistique, permet de transmettre au lecteur les émotions les plus fortes, la terreur qui anime cette femme face aux barbaries commises par les hommes, le grand vide qui s’installe sous ses pieds lorsque les ressources alimentaires s’épuisent inexorablement, et la douleur, profonde et perceptible tout au long de ce portrait, de voir son si beau pays se déchirer et d’être citoyenne issue d’une Somalie en conflit avec elle-même. Docteur de l’Espoir est d’une simplicité à l’image de cette femme. A lire absolument.

 Docteur de l’espoir, Hawa Abdi et Sarah J. Rubbins. Jean-Claude Lattès, janvier 2014.

par Maxime

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*