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Rencontre avec Ted Naifeh

Né en 1971, Ted Naifeh est un auteur de comics américain. Il s’est fait connaître par sa série Courtney Crumrin qui raconte les aventures d’une petite fille étrange et solitaire qui découvre la magie et ses pouvoirs de sorcière. Aujourd’hui reconnu, il vient de publier sa nouvelle série Princess Ugg sur une princesse barbare qui va à l’école des princesses pour trouver cette chose étrange qu’on appelle « éducation ».

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Oriane l’a rencontré au festival de la bande dessinée d’Angoulême 2015.

Oriane : J’adore votre série Courtney Crumrin.

Ted Naifeh : Oh ? Merci beaucoup !

Oriane : Comment avez-vous eu l’idée de cette série ?

T.N. : Il y a beaucoup de raisons mais, une dont je me souviens, c’est qu’à l’époque il y avait ce personnage « Emily the Strange », décliné en ligne de vêtements et cartes postales. Mais je trouvais très frustrant qu’elle n’ait pas sa propre histoire, qu’elle boude sans raison apparente. J’ai donc pensé « Et si je faisais ma propre Emily, mais avec une histoire ? ». Je pense que c’est comme ça que Courtney a commencé, si Emily avait une histoire ce serait Courtney Crumrin. Courtney a vécu plusieurs aventures mais au départ il y avait cette expérience que j’ai eue de me réveiller en pleine nuit avec quelque chose sur mon lit. Cela s’est enfui et, quand j’ai allumé la lumière, il n’y avait rien dans la chambre. Ce n’était pas vraiment là, je l’avais rêvé…

Oriane : C’était un cauchemar alors ?

T.N. : Non, c’était plus comme si mon cerveau inventait des choses alors même que j’étais éveillé. Ce n’était pas vraiment un rêve mais pas réel non plus. Cela arrive parfois, je l’ai vécus plusieurs fois. Celui-là c’était comme un chat, une petite créature qui a sauté hors du lit à la manière d’un singe. Je l’ai vue et l’instant d’après elle n’était plus là. Ça aurait pu être mon chat, mais je n’en ai pas… c’était terrifiant, horrible. Mais je me suis dit que ça ferait un super scénario de comics et cette scène est devenue la base de Courtney Crumrin, une petite fille se réveille et il y a quelque chose sur son lit. On retrouve d’ailleurs la scène au début du premier album.

Oriane : Et quelles étaient vos influences ?

T.N. : J’aime beaucoup Mike Mignola, on voit son influence dans mon travail. Ma philosophie d’artiste est : dans le doute, rapproche toi de ce qu’ont fait les autres. J’ai essayé de l’imiter…et j’ai échoué, car je suis loin d’être aussi bon que lui. C’est comme ça que j’ai trouvé mon style. Mon style est une tentative qui a échoué de faire du Mignola…

Oriane : Quand on lit Courtney Crumrin, on pense aussi au roman gothique Victorien…est-ce voulu ? Aimez-vous cette littérature ?

T.N. : J’ai lu Dracula étant plus jeune, quand le film est sorti. J’ai lu le livre car j’étais fasciné par le film que je trouvais plein de magnifiques symboles. Et j’ai trouvé que le livre était plein de symboles dont l’auteur n’avait clairement pas conscience. Stoker n’avait aucune idée du livre puissamment érotique qu’il était en train d’écrire. C’est ce que j’ai trouvé fascinant, ce processus d’écriture qui pousse l’auteur à plonger profondément en lui sans réaliser ce qu’il y a trouvé. Tout le monde peut le voir, sauf lui. C’est ce que j’aime dans l’art. Les gens me demandent pourquoi j’ai écrit Courtney Crumrin et Polly et les pirates à propos de jeunes filles et la réponse est que je n’en sais rien, c’est à vous de me le dire car vous avez surement une bien meilleure vue de ce qui se passe dans ma tête que moi. Je regarde mon livre et il me semble naturel mais je n’ai pas la moindre idée d’où il m’est venu.

Oriane : L’intrigue semble s’inspirer de faits historiques, notamment les procès de sorcellerie de Salem, avez-vous fait des recherches ?

T.N. : Pas vraiment, j’ai emprunté les recherches des autres. J’ai beaucoup lu Terry Pratchett et il a une vision magnifique et unique de la magie des sorciers et de ce qu’elle représente pour la société. Il évoque ce que cela représente pour les sorciers de ne pas être les dirigeants de la société alors qu’ils le pourraient facilement. Je l’ai lu après avoir commencé la série des Courtney et j’ai découvert que j’avais créé un personnage très proche des sorcières de Pratchett, mais là où son personnage a 16ans, la mienne en a 11. J’ai trouvé ça amusant que nous ayons tous les deux trouvé ce personnage sombre et grincheux, bien que le sien soit parfait et ne fasse jamais d’erreurs. Je trouve Courtney plus intéressante, d’un certain point de vue, parce qu’elle fait de terribles erreurs. Elle est habitée par toutes ces émotions négatives, la colère, la cruauté, la rage. Je voulais écrire l’histoire du point de vue de ses émotions, faire en sorte qu’on les ressente avec elle, on est de son côté et on ne réalise pas qu’elle se trompe tant qu’elle ne l’a pas réalisé elle-même.

Oriane : Et pourquoi avoir choisi le noir et blanc ?

T.N. : Au départ mes éditeurs ne publiaient qu’en noir et blanc, j’ai donc choisi de dessiner dans un style qui s’y prêtait, à la manière de Mignola et Bernie Wrightson. Le talent d’un artiste s’exprime aussi dans sa capacité à jouer du noir et blanc de manière à rendre la page attractive sans qu’il y ait besoin de couleur. Dans les comics américains on travaille sans couleur. Je voulais créer un monde qui soit facile d’accès et qui vous donne envie d’y rester.

Oriane : Mais votre nouvel album, Princess Ugg, est en couleurs…

T.N. : C’est un livre très différent sur un tout autre type de personnage. Je voulais que cela soit très différent de Courtney, j’ai encré et dessiné d’une autre manière. Pour Courtney j’ai d’abord dessiné les traits et puis j’ai fait les noirs. Pour Princess Ugg c’est l’inverse, j’ai commencé par les noirs et tracé les traits ensuite. Ça change complètement le style de personnage, ça le rend plus brut et ça lui donne une saveur plus barbare.

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Oriane : La série des Courtney Crumrin est-elle vraiment terminée ?

T.N. : Oui, absolument. J’aime ce personnage mais si j’y reviens un jour elle sera très différente. Peut-être qu’un jour j’écrirai son histoire à l’âge de 20ans, elle sera une sorte de Mary Poppins, ou plutôt de « Scary Poppins ».

Oriane : Laquelle de vos séries est votre préférée ?

T.N. : Je n’ai pas de préférée. J’essaye de ne pas en avoir parce que mes sentiments pour mes personnages changent tout le temps. Quand j’en ai eu fini avec Courtney j’étais content et très impatient de commencer Princess Ugg et maintenant je suis heureux que Princess Ugg  soit presque terminé et j’ai hâte de passer à la suite.

Oriane : Et justement, sur quoi travaillez-vous ?

T.N. : J’ai beaucoup de projets. J’ai deux projets steampunk, une histoire de petite fille robot qui serait une toute petite robot-géant et j’ai aussi un projet d’équipe de super-héros féminins. Je n’arrive pas à choisir ce que je vais faire.

Dernière parution en France : Princess Ugg, chez Akileos.

Propos recueillis par Oriane

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