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Visages du livre #8 : Laurent Bettoni, éditeur et créateur des Indés

Les Indés

Sur Café Powell, nous avons décidé d’inaugurer un nouveau rendez-vous, intitulé « Visages du livre » qui nous permettra de mettre en lumière un métier du monde du livre, et plus tard, espérons-le, de la culture. Cette semaine, c’est Laurent Bettoni, éditeur et créateur de la nouvelle structure éditoriale « les indés » qui nous répond.

Tout d’abord, quelques mots sur le métier d’éditeur… Si vous deviez le décrire à quelqu’un qui n’y connaît absolument rien, comment le présenteriez-vous ?

Je pense que chaque éditeur possède sa vision du métier et qu’il n’existe pas une vérité. Pour moi, l’essentiel de l’activité d’éditeur est de découvrir des auteurs et de les accompagner le plus loin possible pour les aider à parvenir au sommet de leur art. Ensuite, vient la partie commerciale – la moins drôle car elle ne dépend pas que de vous – qui consiste à faire découvrir aux lecteurs ce que vous avez découvert un peu avant eux. Mon « découvreur », celui qui m’a conduit chez mon premier éditeur, a été Laurent Bonelli, qui fut aussi un grand libraire. Laurent me disait souvent : « Un libraire est un passeur de livres. » Je dirais qu’un éditeur est un passeur d’auteurs.

A quoi ressemble une journée type de travail pour vous?

Les indés sont une petite structure qui se compose de deux éditeurs, Anne Chevalier et moi-même, ainsi que d’un responsable de la communication, Christophe Mangelle. Si bien que nous assumons en plus de nos fonctions principales toutes les fonctions annexes. Par exemple, Anne officie également comme graphiste et comme responsable des droits, Christophe n’hésite pas à me soumettre des textes qu’il déniche de son côté, et moi qui ai décroché un diplôme d’État de correcteur il y a quelques années, je corrige les textes et les mets en page pour l’imprimeur.
Dans la mesure où nous assurons presque tous les corps de métier de la chaîne éditoriale, nous ne connaissons aucune journée type, le travail varie tout le temps. Je peux aussi bien consacrer une journée à retravailler un manuscrit avec un auteur qu’à lire les textes reçus sur la boîte mail, qu’à régler des questions administratives.

Quels ont été votre formation et votre parcours ?

J’ai une formation scientifique, validée par une maîtrise de biochimie. Puis, à l’issue de ma maîtrise, comme j’avais hélas besoin d’argent, j’ai dû interrompre mon cursus universitaire et travailler. Cela a été un vrai déchirement, car je rêvais de poursuivre dans la recherche fondamentale en biologie moléculaire. J’ai rapidement été embauché dans l’industrie pharmaceutique et j’y suis resté près de 15 ans. J’ai détesté. Dès que j’ai pu, je me suis fait licencier. Alors j’ai écrit mon premier roman, Ma place au paradis, publié aussitôt chez Robert Laffont, grâce à Laurent Bonelli, évoqué plus haut. Dans le même temps, j’ai suivi ma formation de correcteur-rewriter. Et j’ai aussitôt commencé à travailler pour la presse (Ushuaïa magazine, le groupe Figaro) et l’édition (Michel Lafon, Albin Michel, etc.).
Avec le temps, j’ai créé une structure d’accompagnement littéraire qui a permis de faire émerger, entre autres, des romans comme Les gens heureux lisent et boivent du café (Michel Lafon) et Les méduses ont-elles sommeil ? (Gallimard). De 2013 à 2015, j’ai été directeur éditorial pour une maison d’édition naissante, et en janvier 2016, j’ai fondé les indés.
Et, en parallèle, depuis mon premier roman, je n’ai jamais cessé d’écrire (pour Don Quichotte, Marabooks et les indés). Je suis en cours de bouclage de mon huitième roman.

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de vous lancer dans l’aventure les indés ?

J’ai pensé qu’il était possible de fonder une structure qui placerait l’auteur au centre de l’univers éditorial et qui montrerait que la création francophone se porte à merveille. Je suis avant tout un auteur, alors les indés est un label d’auteurs créé par un auteur pour les auteurs. Je veux que les auteurs s’y sentent chez eux.
Ils disposent de leurs droits librement et peuvent les récupérer à tout moment. Pour quelle raison ? Par exemple, l’un des buts clairement affiché du label est de permettre aux auteurs qui le souhaitent de se faire repérer par une structure éditoriale traditionnelle. Dans ce cas, le label s’occupe du « transfert », et il est donc essentiel de proposer une telle souplesse dans le contrat.
Comme il est impossible de verser des à-valoir dans un tel modèle, les auteurs perçoivent leurs droits tous les mois : 15 % sur le prix HT du livre papier et 25 % sur le prix HT du numérique.
Les auteurs qui veulent rester chez nous sont évidemment les bienvenus.

L’autre raison qui m’a motivé pour les indés est d’offrir de la littérature à un prix abordable, de la démocratiser. Nos romans publiés au format numérique sont à 6,99 €. Soit un texte inédit au prix d’un poche ! J’espère que cela permettra aux lecteurs d’oser découvrir de nouveaux talents de manière économique. Je crois que tout le monde est heureux, dans ce système : les lecteurs peuvent apprécier la nouveauté à prix sexy, et les auteurs ont plus de chance de rencontrer leur lectorat.

Le label a désormais un mois d’existence… Comment avez-vous vécu cette période que l’on devine à la fois délicate et hautement passionnante ?

Le lancement a été une période de doute et de remise en question, l’instant où l’on n’est plus sûr de rien. Mais les deux premières parutions, Locataire et Le Pianiste et les matriochkas, ont eu un accueil des plus chaleureux et ont bénéficié de bonnes critiques. Nous savons que ce sera long, qu’installer un auteur prend du temps, nous l’avons prévu. Et nous savons aussi que, grâce au numérique, un livre continue de vivre et peut décoller même longtemps après sa parution. Or nous avons une vraie politique éditoriale numérique, ce qui nous rend confiant en l’avenir.
Et, surtout, nous avons foi en le talent de nos auteurs !

Quel est LE conseil que vous donneriez à un apprenti auteur ? Et à un futur éditeur ?

À un auteur débutant, je conseillerais d’écrire toujours et encore, inlassablement, de suer sang et eau sur son clavier ou son stylo, de passer outre la frustration de voir ses textes refusés ou de ne pas rencontrer le succès. Car il faut être prêt, le jour où la chance sourit, il faut avoir des choses à montrer, le maximum de manuscrits. Et plus on écrit, plus on progresse.
Je ne me sens pas légitime pour donner des conseils à un éditeur. Mais à un éditeur qui désire faire de la littérature, je peux au moins dire ceci : on ne vend pas des livres comme du soda en grande surface. L’édition de littérature n’est pas de la grande distribution, elle exige du temps, de la patience, la passion de ce que l’on entreprend et non la passion de l’instant cash.

Quelles sont les idées reçues que vous entendez le plus sur l’édition, ou sur l’écriture ? Celles qui vous énervent comme celles qui vous font rire ?

L’idée qui m’agace et m’amuse à la fois est que l’écriture ne s’apprend pas. Ça, c’est le mythe français de l’auteur inspiré par la grâce divine qui s’assoit à sa  table, devant sa plume, son encrier, et qui écrit en une nuit L’Éducation sentimentale. Les beaux-arts s’enseignent, la musique s’enseigne, le cinéma s’enseigne. Pour quelle raison l’écriture ne s’enseignerait-elle pas ? Demandons aux auteurs anglo-saxons, dont les éditeurs français rachètent les best-sellers pour les traduire, si l’écriture ne s’enseigne pas et ce qu’ils pensent des cours d’écriture créative dispensés en université par les plus grands noms de leur littérature.

Vous avez choisi d’assurer aussi, d’une certaine manière, la fonction d’agent littéraire. Pourquoi ?

En fait, je ne veux surtout pas assurer la fonction d’agent littéraire, qui consiste à gérer dans le temps la carrière et les droits d’un auteur. Ça, je n’aime pas le faire et je ne sais pas le faire. En revanche, ce que je peux faire, avec les indés, c’est jouer les intermédiaires sur un titre et un seul, entre un auteur et un éditeur traditionnel. L’idée étant que, dans le label, c’est l’auteur qui maîtrise son parcours, l’orientation qu’il veut prendre, le chemin qu’il veut suivre. Veut-il rester chez les indés ou préfère-t-il tenter l’aventure dans une structure éditoriale plus classique ? En fonction de cette réponse, les indés peuvent contacter tel ou tel éditeur pour mettre cet auteur en avant et proposer un « transfert ». Ensuite, ce qui se passe ne regarde que l’auteur et son nouvel éditeur. En cas de transfert, les indés perçoivent une commission pour le travail effectué, mais c’est tout, nous n’allons pas plus loin.

Quels sont vos livres de chevet ? Ceux que vous conseillerez absolument, comme ceux que vous lisez en ce moment ?

En ce moment je lis Les journalistes se slashent pour mourir, de Lauren Malka. Il s’agit d’un essai, sous la forme d’une fiction non créative, qui se lit donc comme un roman, sur les conséquences du numérique dans le journalisme. L’auteur a l’intelligence de ne pas rejeter le numérique en bloc et d’en dégager le positif. C’est assez rare pour être souligné, et comme je crois beaucoup moi-même au numérique, c’est un livre à côté duquel je ne pouvais pas passer.
Sinon, parmi mes auteurs préférés, je peux citer Molière, Céline, Houellebecq, Modiano, Shakespeare, Henry Miller, Tennessee Williams, Bret Easton Ellis.

Quel genre de lecteur êtes-vous en règle générale ? Qu’est-ce qui vous interpelle tout particulièrement lors de la lecture d’un manuscrit ?

Quand je suis lecteur, ce qui prime, pour moi, c’est le style. L’histoire m’importe peu, pourvu qu’on me la raconte de manière unique et avec style. C’est l’écriture qui m’interpelle, cette petite musique qui vous faire dire, dès les premières lignes : « Ah, oui, là il y a un son. Et ce son, à partir de maintenant, je saurai qu’il appartient à tel auteur. »
Quand je suis éditeur, je dois aussi tenir compte de goûts de la majorité des lecteurs. Et là, je crois que c’est l’histoire qui prime.
L’idéal est d’obtenir les deux dans un seul et même livre, un style unique et une histoire originale. C’est ce que nous nous évertuons à faire chez les indés !

Un grand merci à Laurent Bettoni pour le temps qu’il nous a consacré !

Nous vous invitons à découvrir le site de ce nouvel label éditorial à suivre de près !

 

A propos Emily Costecalde (598 Articles)
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.
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