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Chanson douce et Dans le jardin de l’ogre, une plongée au cœur de la dépendance

Source image : Le Figaro

LITTÉRATURE — Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide de reprendre son activité d’avocate au sein d’un cabinet, malgré les réticences de son mari. Le couple se met donc à la recherche d’une nounou et finit par trouver la perle rare : Louise. Cette nounou d’exception sait se rendre indispensable et, progressivement, occupe une place centrale dans le foyer, jusqu’à la dépendance mutuelle, jusqu’au drame.

Prix Goncourt 2016, Chanson douce est un récit poignant, porté par une écriture juste et dérangeante de réalisme qui nous plonge dans la dépendance et ses travers. L’apparente simplicité de style est, en réalité, travaillée de main de maitre pour qu’aucune description excessive ne noie la pertinente analyse d’une déchéance humaine que nous livre Leïla Slimani. Le malaise monte lentement mais nous prend à la gorge. Elle distille le drame au goutte à goutte, tout au long du récit, avec ce même ton factuel, pour le rendre plus inéluctable encore.

Chanson douce exerce vite une terrible fascination, quelque peu morbide, sur son lecteur. On sait depuis le début quel drame est advenu, mais Leïla Slimani nous amène à suivre son cheminement, à entendre cliqueter les rouages de l’engrenage infernal qui l’a provoqué. Elle nous fait suivre la lente descente aux enfers de Louise, pauvre femme isolée et dépossédée de tout amour, nous plonge dans l’enfermement malsain de ce quotidien qui la tue petit à petit, étouffe son humanité et la pousse au pire. Sa vie n’a aucun sens, elle n’a nulle part où aller, aucun but. Alors elle semble se jeter corps et âme dans ce travail qui lui apporte un simulacre de famille, dont elle devient très vite dépendante. On suit le processus de son aliénation sociale.

Chanson douce, Dans le jardin de l’ogre, Leïla Slimani, Gallimard

Le thème de la dépendance a déjà été abordé par Leïla Slimani, dans son premier ouvrage, Dans le jardin de l’ogre, qui traite des ravages causés par la dépendance sexuelle. L’histoire d’un corps esclave de ses pulsions, d’une vie prise en otage. Mais aussi une histoire d’amour. L’amour féroce de Richard, le mari d’Adèle, qui veut la sauver d’elle-même. L’amour déchirant d’Adèle pour ce mari et le cadre apaisant qu’il lui apporte et dont elle voudrait désespérément se satisfaire.

« Elle voudrait avoir la force de rejoindre la gare, de monter dans un train ou de se jeter dessous. Elle veut, plus que tout au monde, retrouver les collines, la maison à colombages noirs, la solitude immense, Lucien et Richard. Elle pleure, la joue collée au carrelage qui sent l’urine. Elle pleure d’en être incapable. »

C’est un premier roman troublant, qui m’a encore plus touché que Chanson douce. La détresse d’Adèle est palpable, elle voudrait se défaire des besoins de son corps, les dépasser et enfin trouver la paix. Mais le mal semble plus fort qu’elle et l’amour de son mari, peut-être pas assez présent, pas assez attentif ou tout simplement peu conscient de l’étendue du problème, ne suffit pas. Le style est, encore une fois, assez froid et détaché, il évite l’apitoiement mais pas forcément l’attachement. Adèle est nymphomane, elle trompe son mari, on pourrait la critiquer ou se désintéresser d’elle. Mais Adèle est désespérée, enfermée dans ses mensonges, son addiction, elle a besoin d’aide mais ne peut la demander. Le ton employé par Leïla Slimani empêchera la plupart des lecteurs de la prendre en pitié, mais pas d’être touchés par cette femme au bord du gouffre.

La grande force de Leïla Slimani est de nous décrire si justement la détresse de ses personnages, de nous la faire partager, jusqu’au malaise. C’est une lecture qui devient obsessionnelle, addictive comme le mal dont elle parle. Impossible de ne pas trouver une forme de ressemblance entre ces femmes perdues et certaines des crises nous rencontrons dans notre existence. Ce besoin, cette dépendance à l’autre, beaucoup sont ceux qui l’expérimentent un jour ou l’autre.

Peut-être est-ce ce qui rend ses romans si dérangeants et si forts qu’ils vous hantent même une fois refermés …

Chanson douce, Leïla Slimani. Éditions Gallimard, 2016.

Dans le jardin de l’ogre, Leïla Slimani. Éditions Gallimard, 2014.

Chanson douce fait partie des talents à découvrir Cultura 2016.

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