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Un roman sur les secrets de famille : Les Filles de Roanoke

KANSAS — On le sait, les secrets de famille forment un terreau fertile pour le fiction et Amy Engel le prouve une nouvelle fois avec Les Filles de Roanoke, son premier roman à destination d’un public adulte. Un public adulte, ce n’est pas anodin : effectivement, les sujets abordés n’ont rien de tendre, mais Amy Engel le fait sans rien de malsain, et avec une justesse assez incroyable : la prouesse est à souligner, quand on prend en compte le côté sulfureux du thème choisi.

Les filles de Roanoke s’appellent Jane, Sophia, Camilla, Penelope, Eleanor, Allegra… Elles sont belles, riches, elles vivent dans une splendide demeure située sur un domaine superbe. Dans cette région du Kansas, elles pourraient presque faire office de noblesse locale. Mais leur vie, en réalité, n’a rien d’enviable : si on se penche sur leurs histoires, on découvre que les filles Roanoke meurent jeunes, ou qu’elles s’enfuient pour ne jamais revenir. Il se passe quelque chose d’étrange à Roanoke, et cela dure depuis des décennies.

Roman troublant, à l’atmosphère vénéneuse, construit autour de la personnalité charismatique mais trouble du patriarche Roanoke, Les Filles de Roanoke est de ces romans que l’on dévore. La faute, bien sûr, à un suspense savamment distillé, mais aussi au choix narratif d’Amy Engel, qui a décidé d’alterner deux lignes temporelles, émaillées de temps en temps par de très courts chapitres consacrés à chacune des filles. Nous suivons ainsi Lane, seize ans, venue vivre à Roanoke après le suicide de sa mère. Nous découvrons avec elle l’étrange fascination qu’exerce le lieu sur les filles de la famille. Puis, saut dans le temps : Lane revient à Roanoke une fois adulte, car sa cousine Allegra a disparu. Grâce à cette alternance entre passé et présent, Amy Engel fait monter la tension, le lecteur sentant bien qu’il arrive dans chacune de ces lignes temporelles à un point de non-retour. Il se passe quelque chose de terrible dans cette famille et si le lecteur devine très rapidement de quoi il s’agit, il n’en découvre l’ampleur qu’au fur et à mesure que le roman se déroule.

Les Filles de Roanoke, Amy Engel, Éditions Autrement

L’écriture d’Amy Engel est très maîtrisée : elle mesure parfaitement le poids de chaque mot, elle manie le contraste et la nuance avec talent, sait croquer une scène ou des personnages en quelques mots bien sentis. Tout fonctionne, des interactions entre les membres de la famille aux rebellions adolescentes de Lane, en passant par sa romance contrariée qui, de manière étonnante, ne tombe pas à plat. Finalement, c’est le genre de roman que l’on relirait bien sitôt la dernière page tournée, juste pour apprécier en connaissance de cause le moindre indice semé par l’auteur : chaque chapitre a été poli, avec ce qu’il faut de sous-entendus. C’est bien joué !

Les personnages sont également une franche réussite : Allegra, lumineuse et pourtant instable et fragile, impose sa présence tout au long du roman, même quand elle est absente. Sa disparition est de fait au coeur de l’intrigue qui se déroule de nos jours. Yates Roanoke, le patriarche, est lui encore plus fascinant, à la fois monstrueux et charismatique. La construction de ce personnage me laisse extrêmement admirative. Dans le titre, Roanoke renvoie autant au lieu physique, cette maison extravagante qu’illustre à merveille le visuel de couverture français, qu’à cet homme tout en contradiction. Enfin, Lane est une narratrice intéressante, avec ses failles et ses défauts. Elle n’est pas parfaite. En fait, elle est même très humaine. Et ça, c’est passionnant à lire.

Voilà donc un roman éclatant de maîtrise, qui surprend et séduit autant qu’un récit de Joyce Maynard, ou de Joyce Carol Oates. On sort de cette lecture comme en apnée, avec la sensation de sentir sur sa peau le soleil du Kansas… et un certain sentiment de malaise, preuve que ce roman a su jouer avec un des tabous les plus profondément ancrés en nous. Bravo !

Les Filles de Roanoke, Amy Engel. Éditions Autrement, juin 2017. Traduit de l’anglais par Mireille Vignol.

Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.
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Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

2 Comments on Un roman sur les secrets de famille : Les Filles de Roanoke

  1. Je l’avais repéré au nom de l’auteur mais ta chronique me donne bien envie de le lire, du coup ! Je note 🙂

  2. Je l’avais repéré et avais déjà envie de le lire… après cet article c’est sûr il ne faut pas que je passe à côté !!

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