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Un roman 100% new-yorkais : Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés

Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés, Jami Attenberg, Les Escales

NEW YORK — Mazie P. Gordon, telle qu’elle apparait dans l’article de Joseph Mitchell en date du 21 décembre 1940, était une telle célébrité dans le Bowery, quartier populaire de New York connu pour accueillir les communautés de Chinatown et de Little Italy, que ce journaliste du New Yorker ressentit le besoin de lui consacrer tout un portrait. Preuve s’il en est du phénomène qu’elle représentait pour le quartier à l’époque ! Jami Attenberg, connue en France comme l’auteur du roman La Famille Middlestein, a découvert cet article vieux de plus de soixante-dix ans et s’est prise au jeu d’imaginer la vie de cette mystérieuse Mazie, propriétaire d’un petit cinéma de quartier, et bonne samaritaine aimée de tous.

Le résultat est un roman étonnant et émouvant, porté par de multiples voix, faisant émerger l’incroyable figure romanesque de Mazie Philipps-Gordon, une bonne vivante au grand coeur.

Tout commence en 1907 quand la jeune Rosie emménage chez époux Louis juste après leur mariage, avec dans ses bagages deux gamines, Mazie et Jeanie, ses petites soeurs. Fuyant un père abusif et une mère qui laissait faire, les trois soeurs recréent un foyer dans le Bowery, grâce à Louis Gordon, un homme bon et aisé, dont on devine rapidement que les affaires ne sont pas très nettes. Mazie grandit dans ce quartier haut en couleur, et, à l’aube de la Prohibition, commence à travailler au Venice, un cinéma appartenant à Louis. De ce qu’elle appelle sa « cage », où elle vend les billets, Mazie observe le monde défiler : elle voit les soldats revenir de la grande guerre, puis les fêtards tromper la Prohibition, avant de voir la file des pauvres hères s’allonger devant la soupe populaire après le crash de 1929. Charismatique, fêtarde, résolument moderne, Mazie est une figure aimée de tous dans le quartier, sauf peut-être des bien-pensants qui tiquent devant sa personnalité délurée et son amour de l’alcool et des hommes. Sous la houlette de Soeur Ti, son ami religieuse, Mazie prend conscience de la misère qui l’entoure et essaiera, tout au long de sa vie, de la soulager du mieux qu’elle peut. C’est pour cela qu’en 1939, une de ses amies la pousse à rédiger son autobiographie. Le récit que vous découvrez comporte ainsi des passages de ladite autobiographie, des extraits du journal intime de Mazie et de nombreux témoignages des gens qui l’ont côtoyée.

C’est donc un incroyable roman choral que nous livre Jami Attenberg, un roman choral dont la figure central, Mazie, nous apparaît sous tous les angles. Nous la découvrons enfant, adolescente, jeune femme dans les pages de son journal intime, tenu sans fards et avec beaucoup d’honnêteté. Nous la voyons évoluer sous le regard de George Flicker, un de ses voisins, qui a toujours été fasciné par Mazie, et ce, depuis l’enfance. Nous découvrons un personnage déjà semi-légendaire à travers le témoignage de Lydia Wallach, l’arrière-petite-fille de l’ancien directeur du Venice, ou du fils du Capitaine, l’amant de Mazie. Ce formidable choix de narration permet la construction d’un personnage très complet, très réaliste et donc, très humain. Cela permet également à l’auteur de combler les trous laissés par le journal de Mazie, celle-ci n’ayant pas toujours été une diariste très assidue.

Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés, Jami Attenberg, Les Escales

Mazie était la reine du Bowery : ce quartier populaire de Manhattan était véritablement son royaume, elle en connaissait la moindre rue, et tous savait qui elle était. De la billetterie du Venice, Mazie donnait au quartier toute son âme. La vie l’a amenée à y habiter de nombreux appartements, dont les adresses défilent au fil des pages. New York est ainsi un des personnages du roman à part entière : certains des événements de son histoire sont vécus personnellement par Mazie, comme l’explosion d’une bombe à Wall Street en 1920, le crash boursier de 1929, ou, plus tard, l’inauguration du Knickerbocker Village. Jami Attenberg a su assurément donner vie avec beaucoup de talent au Bowery. Elle écrit aussi de très belles pages sur Coney Island, où Mazie vit quelques années tout en continuant à travailler au Venice, ce lieu à la fonction sociale hautement symbolique, où chacun pouvait mettre de côté ses soucis le temps d’un film, comme une parenthèse dans un quotidien émoussé par la pauvreté et la difficulté de la vie.

Dans ce roman émerge donc la figure incroyable de Mazie, mais pas seulement. Le lecteur sera touché par le personnage de Rosie, la soeur aînée de Mazie, une femme courageuse et profondément malheureuse, porteuse d’un fardeau bien trop lourd pour elle seule. On conservera aussi le souvenir de Louis, l’époux de Rosie, un homme bienveillant, aux magouilles mystérieuses qui feront bien cogiter le lecteur ! Et comment ne pas évoquer le troisième membre de la fratrie, Jeanie l’aventureuse, avide de liberté et de dépaysement, dont la vie mériterait bien, elle aussi, tout un roman ?

Amoureux des années 20, de l’Amérique de la Prohibition, de New York, vous tomberez assurément sous le charme de ce très beau roman ! Même si cette période particulière ne vous attire pas particulièrement, n’hésitez pas à vous plonger tout de même dans l’histoire de ce personnage hors du commun, ne serait-ce que pour découvrir ce très beau portrait de femme !

Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés, Jami Attenberg. Les Escales, 18 août 2016.

Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés, Jami Attenberg, Les Escales

Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.
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Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

1 Comment on Un roman 100% new-yorkais : Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés

  1. Je suis en train de le lire : il est très bon 🙂

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