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Un roman terrifiant : Les Enfants de l’eau noire

Encensé par Dan Simmons (dont nous avons beaucoup aimé l’incroyable roman Collines noires), le roman de Joe R. Lansdale, Les Enfants de l’eau noire vient de paraître aux éditions Denoël : l’occasion pour nous de nous pencher sur l’un des maîtres actuels du Southern Gothic !

Les Enfants de l’eau noire nous entraîne dans le Sud prochain et oublié, profondément engoncé dans une misère crasse. Nous ne sommes que quelques années après le début de la Grande Dépression et pour Sue Ellen, notre narratrice, l’avenir ne s’annonce pas particulièrement glorieux. L’adolescente vit avec sa mère, alcoolique et dépressive, et son père, un bon à rien aux mains baladeuses quand il a bu (et ça arrive souvent). Elle ne va plus à l’école et n’a aucune perspective professionnelle : si rien ne se passe, elle sait qu’elle finira par épouser un alcoolique édenté comme sa mère. Avec ses amis Terry, Jinx et May Lynn, la jeune fille sillonne la région en rêvant d’un destin meilleur.

Mais un jour, alors que Sue Ellen aide son père à pêcher quelques poissons, ils remontent le cadavre de May Lynn. La jeune fille a les pieds entravés et lestés avec une machine à coudre. Elle a visiblement été assassinée, mais son meutre ne suscite qu’indifférence. L’adolescente, solaire et charismatique, rêvait de devenir une star à Hollywood. Elle n’ira plus jamais nulle part sur ses deux pieds.

Les Enfants de l'eau noire, Joe R. Lansdale. Denoël

Sue Ellen, Terry et Jinx décide alors de commettre un acte vraiment fou : l’incinérer et transporter ses cendres à Hollywood, pour qu’elle puisse reposer à jamais dans ce lieu qu’elle idolâtrait. En passant, cela leur permettra de commencer une nouvelle vie loin des bayous sordides de l’East Texas. A bord d’un radeau volé, transportant l’argent d’un vol qui suscite bien des convoitises, nos trois amis partent pour l’Ouest… avec aux trousses Sy, agent de police ripoux, Gene, l’oncle de Sue Ellen et l’horrible Skunk, terrifiante légende locale…

Car Skunk est un être monstrueux, que n’aurait pas renié les grands maîtres de l’horreur. Vieux fou hantant la forêt autour des rives de la Sabine, Skunk est un tueur à gages embauché par les gens du coin, qui a pris goût à la traque et au meurtre… avec un penchant certain, en prime, pour la torture. Véritable être de cauchemar, Skunk aime jouer avec ses proies, et nos trois ados sont dans son collimateur !

Terrifié, fasciné, le lecteur se cramponne littéralement aux pages : Joe R. Lansdale parvient à créer une atmosphère véritablement oppressante et très visuelle. L’ambiance moite du bayou, les flots boueux de la Sabine… et le monstre qui guette dans l’ombre s’imposent dans notre esprit. Quand Sue Ellen se sent observée, et scrute les environs à la recherche de Skunk, le lecteur ne peut à son tour réprimer un frisson… Car Skunk, nous ne le dirons jamais assez, est un être vraiment monstrueux : la chose la moins horrible qu’il fait à ses victimes, c’est de leur trancher net les mains… C’est vous dire !

Joe R. Lansdale nous livre donc quelques scènes d’une rare violence, et joue avec nos nerfs. La violence y est multiple et variée, qu’il s’agisse de découvertes faites par nos trois compères (les victimes de Skunk sont rarement belles à voir), d’histoires qu’on leur raconte (le destin de l’ami du révérend Joy est un bon exemple) ou d’une violence plus latente, comme les menaces proférées par Sy et Gene, ou celle que subissait Sue Ellen au début du roman, en sachant que son père risquait d’avoir un geste déplacé à son égard, ou qu’il irait frapper sa mère… La violence fait hélas partie du quotidien de nos jeunes héros, ils la constatent, aimerait la remettre en question, mais y sont hélas habitués. Inutile de préciser, donc, que ce roman est très dur !

Il évoque de surcroît les nombreuses discriminations qui existaient alors dans le vieux Sud : Terry est homosexuel, et Jinx est noire. Dans les années 1930, à une époque où le Ku Klux Klan était une odieuse réalité et où on n’avait guère de sympathie pour tout ce qui sortait de l’ordinaire, nos deux compères étaient en permanence sur la corde raide…

En dépit de cet aspect très sombre, véritablement impitoyable, Les Enfants de l’eau noire s’avère par moment plutôt drôle :  en effet, les réflexions désabusées de Sue Ellen et la gouaille provocatrice et pragmatique de Jinx apportent une touche d’humour décalée au récit. Jinx est assurément un des personnages les plus intéressants du récit !

Autant vous dire que Les Enfants de l’eau noire est un roman que nous avons beaucoup aimé ! Le cadre, le vieux Sud poisseux et rétrograde et l’ambiance délicieusement pesante font de ce livre un véritable coup de cœur. Dans ce paysage dense et humide, la fuite des personnages prend un tour véritablement effrayant… Joe R. Lansdale nous livre une sorte de conte perverti dans lequel la princesse meurt au début du récit… Le roman flirte souvent avec le fantastique, sans jamais franchir véritablement le cap.

C’est définitivement un auteur que nous suivrons à l’avenir !

Les Enfants de l’eau noire, Joe R. Lansdale. Denoël, 2015. Traduit de l’anglais par Bernard Blanc.

 

Cet article est paru initialement sur Café Powell !

Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.
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