Ne deviens jamais pauvre, duel entre deux vieux ennemis

Vieux, pauvre et malade, tout ce qu’on ne souhaite à personne. Ou à ses pires ennemis. Est-ce cette perspective qui réjouit Elijah quand il vient demander de l’aide à un vieillard grognon, odieux et associable : Buck Shatz, flic de légende à la retraite depuis 25 ans. Celui qui ne se séparait jamais de son 357 magnum est désormais accompagné d’un déambulateur. À 88 ans, comment pourrait-il encore combattre le crime ? Ne deviens jamais pauvre de Daniel Friedman fait sortir de sa maison de retraite médicalisée le plus cruel et corrosif des policiers qu’ait jamais connus Memphis.

Deux ennemis décatis

Qu’est-ce qu’un policier de 88 ans, invalide, doté d’une mémoire qui l’oblige à tout noter dans un petit carnet et ignorant de ce qu’est Internet, a de commun avec Elijah, célèbre braqueur de banques dans les années 60, que personne n’a jamais réussi à démasquer ni arrêter mais dont la gloire est quelque peu oubliée à l’heure des trafics de drogues et des hackers ?

Réponse : ils appartiennent tous deux au passé.  Ils se sont affrontés en 1965 dans une affaire où des millions de dollars ont disparu et dont tout le monde se moque aujourd’hui.  À leur âge, ils devraient désormais rester tranquilles et profiter de leurs vieux jours tant qu’ils peuvent encore tenir debout.

Pourtant en 2009, Elijah vient rendre visite à Buck dans la résidence pour séniors où ce dernier est installé avec sa femme : il a un service à lui demander. S’il accepte de protéger son vieil ennemi, Buck pourra enfin élucider le mystère des braquages spectaculaires des sixties. Mais un vieil invalide bougon peut-il défendre un voleur à peine mieux loti côté âge et rhumatismes ? Et pourquoi voudrait-il rendre service à l’homme qu’il a juré de tuer 50 ans plus tôt ?

Outre leur prestance flétrie et leur appartenance au passé de la police et du crime, Buck Shatz et Elijah ont de nombreux points communs : juifs, caustiques, méchants, intelligents, sans compassion, égoïstes, ils ont tous les deux des valeurs fortes. Mais ils ne sont pas du même côté de la Loi : l’un la transgresse par nature, l’autre la défend par conviction. Elijah pense que l’homme est foncièrement mauvais et toujours corruptible, d’une façon ou d’une autre, à condition d’y mettre le prix. Buck est convaincu qu’une parcelle de justice peut et doit toujours être conservée et que son rôle, depuis toujours, est de la protéger.

S’il n’y a pas des gens biens dans la police, alors il n’y aura que des mauvais

Véritable réflexion sur le bien et le mal, ce roman policier explore un univers où les fondements de la société sont en danger et où tout a un prix. Donc où tout peut être corrompu. Dans cette ville de Memphis qui n’est plus celle de la jeunesse de Buck et Elijah, la question qui les a fait se combattre continue à se poser : la Loi se module-t-elle en fonction des intérêts d’un plus fort ou d’un plus riche ? Pour qui travaille t-on réellement quand on est au service de cette Loi ? Le voleur en a pris son parti depuis longtemps et le policier ne veut pas lâcher ce qui a été le fil rouge de sa vie : son 357 et une certaine foi en la justice, fut-il le seul à y croire.

— Je dois faire ce qui est juste, explique-t-il à son fils

Réflexion sur l’engagement, les convictions et la solitude qu’engendre la fonction, mais aussi sur la façon dont chacun appréhende l’injustice, le roman est aussi un formidable témoignage contre la dictature de la vieillesse. Regard lucide sur ce corps que le policier croit encore vaillant mais qui ne le soutient plus, sur l’ensemble de ses fonctions déficientes, sur tout ce que l’on croit encore pouvoir faire mais qui ne fonctionne plus. Il décrit aussi la surprise quotidienne devant ce corps nouveau et peu obéissant dans lequel Buck se sent enfermé, cette sensation d’être lâché par soi-même, mais aussi le regard des autres sur ce qu’on est devenu, l’absence de sollicitude, qui a la fois blesse et préserve de toute pitié sur soi-même.

La volonté de Buck et son refus d’auto-apitoiement le maintiennent vivant, lui donnent la force de sortir de cette apathie ronronnante dans laquelle tous préféreraient le voir se ranger, et le font se lancer, malgré ses moyens affaiblis, dans cette nouvelle enquête.

Pour Buck Shatz, combattre le crime, cela a toujours été combattre la mort, celle du travail quotidien d’un policier qui ne sait jamais s’il rentrera vivant le soir, ou celle qui aujourd’hui le grignote inexorablement. Une mort omniprésente, qui au fil du roman et à chaque moment de l’enquête, esquisse le souvenir des absents, que ce soit pour Elie rescapé des camps, ou pour Buck, dont l’enfance a été marquée par le meurtre.

Avec le temps, l’un comme l’autre se sont endurcis : Buck joue le vieillard irascible et fait tout pour se rendre antipathique et méchant quand Elijah est orgueilleux, ironique et arrogant. Sous leur haine du monde se cachent de fortes sensibilités, une impossibilité à communiquer et un lot de blessures qui leur ont façonné des carapaces.

Ne deviens jamais pauvre, de Daniel Friedman, Sonatine éditions, 2015. Traduit de l'anglais par Charles Recoursé.

Pour se défendre : 357 magnum, humour et autodérision

Drôle, ironique, acide et parfois tendre : le ton vif et énergique du roman, soutenu par un rythme d’action rapide, confirme la sensation d’avoir affaire à un type qui ne perd pas son temps en bavardages inutiles et dont le 357 est l’outil de communication privilégié. Ecrit au je par un Buck sarcastique, le récit donne l’impression de se trouver dans la tête d’un vieux type passablement tordu et brutal. Sa faculté à rire de lui-même touche à la désespérance et le rend aussitôt très attachant. Au fil des pages, son sens de la dérision et sa vision du monde prennent les accents d’un Cioran mâtiné de Woody Allen.

Plongé dans une ambiance et un langage typique des romans noirs à la Chandler, le lecteur se laisse emporter par une écriture simple, extrêmement visuelle, bourrée d’images et de métaphores décalées, servies par un humour corrosif qui rebondit sur ce tout qui coince et tombe souvent terriblement juste. Les dialogues sont drôles, les réparties grinçantes et il arrive plusieurs fois d’éclater de rire aux répliques ou aux raccourcis de pensées des personnages.

Justesse d’observation, bon sens et franchise de ton permettent, par la voix du policier qui n’a rien à perdre ni à craindre de personne, un regard critique sur la société et ses règles, que le policier n’a jamais hésité à transgresser.

Si la police n’utilise pas les règles des voyous, explique-t-il, elle ne peut pas lutter à armes égales.

La vieillesse de Buck permet à l’auteur de dire tout haut ce que souvent on pense tout bas, et de résonner dans la liberté de parole et d’action du personnage principal, même réduite par son déambulateur….

Absurdité des choses, et capacité à se moquer sans prétention de soi et du monde sont ainsi au cœur de ce roman, qui érige l’humour en acte de résistance et décrit en réalité une façon d’appréhender la vie, mais aussi d’envisager la mort. Ne deviens jamais pauvre est un excellent roman pour amateur de polar à l’américaine, bourré d’humour, non sans une profonde réflexion sur le sens de la justice, de l’ordre et de la marche du monde. Après Ne deviens jamais vieux en 2013, doit-on attendre un Ne deviens jamais malade ? Quoique cela risque de sonner le glas de ce héros atypique et terriblement attachant, c’est à espérer avec impatience.

Ne deviens jamais pauvre, de Daniel Friedman, Sonatine éditions, 2015. Traduit de l’anglais par Charles Recoursé.

Par Isabelle

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