Petit Joueur : portrait d’un homme qui se noie

A Brooklyn, dans les années 80, quand on est pauvre et qu’on a de grandes ambitions, il est parfois difficile de rester dans le droit chemin : c’est ce dont fait l’expérience le jeune Mickey Prada. Âgé d’à peine dix-huit ans, le jeune homme rêve d’études prestigieuses, et de devenir « quelqu’un ». Mais la maladie de son père, atteint d’Alzheimer, lui impose de prendre un emploi alimentaire dans une poissonnerie en attendant de pouvoir aller à l’université.

Son quotidien morose, fait de journées harassantes auprès d’un patron déplaisant et de virées au bowling ou au bar avec son ami Chris, bascule le jour où un certain Angelo, aux allures de mafioso, passe le seuil de la poissonnerie. En très peu de temps, Mickey se retrouve à déposer des paris pour Angelo, sans que celui-ci n’avance le moindre sou. Voilà Mickey coincé : d’un côté, Angelo se fait menaçant et souhaite parier des sommes sans cesse grandissantes… qu’il perd systématiquement, et de l’autre, le bookmaker presse Mickey de le rembourser. Mickey est en passe de perdre toutes ses économies, durement gagnées.

Aussi lorsque Chris lui propose un plan risqué, hautement illégal, Mickey est bien tenté d’accepter. Quitte à mettre en péril son avenir.

Plongée sans concession dans le Brooklyn des années 80, Petit Joueur dresse le portrait d’une jeune Italo-américain qui rêve d’ascension sociale mais se retrouve piégé par les aléas du quotidien. La vie n’est pas rose pour le jeune homme : plutôt isolé (il n’a au fond qu’un seul ami, deux si l’on compte son collègue Charlie), Mickey a perdu sa mère quand il était petit, et son père s’enfonce peu à peu dans la démence. Tous les frais du quotidien reposent sur ses frêles épaules.

Petit Joueur, Jason Starr, éditions Denoël

Brooklyn semble alors un microcosme dont le jeune homme peine à s’extirper : les rues y sont dangereuses, on peut s’y faire détrousser voire bastonner pour un rien. On trouve dans le roman plusieurs occurrences de violence, possible ou avérée, qui contribuent à la construction d’une atmosphère étouffante. Brooklyn, dans ce roman, est un lieu sans espoir, sans ambition où l’on boit, l’on joue, l’on fume, où l’on survit, en fin de compte. Le clivage social est particulièrement bien montré lors d’une soirée que Mickey passe en ville avec Chris. Les deux hommes sont snobés par les jeunes femmes bien comme il faut, dites de « Park Avenue » (une avenue particulièrement huppée de New York), qui « cherchent des types de Wall Street bourrés de pognon », à l’opposé de Chris et de Mickey, sans véritables perspectives d’avenir. Quand Mickey parvient à séduire une jeune femme, Rhonda, il ne peut s’empêcher de s’étonner de sa bonne fortune (elle est, après tout, « le genre de fille dont il n’aurait jamais pensé qu’elle puisse l’apprécier »). Mickey est donc prêt à tout pour se débarrasser de ce complexe d’infériorité et quitter Brooklyn : la première étape pour cela est l’université. Mais pour y aller, Mickey a besoin d’argent. Mais l’argent que Chris lui propose de se faire n’a de facile que le nom.

La lente descente aux enfers de Mickey est fascinante : la tension grimpe au fil du récit, et le lecteur se sent oppressé de concert avec le personnage. La quatrième de couverture évoque « un jeune homme qui se noie » : c’est tout à fait l’impression que rend le récit. Un roman qui ne laisse clairement pas indifférent.

Petit Joueur, Jason Starr. Denoël, 2015. Traduit de l’anglais par Frédéric Brument.

Par Emily Vaquié

A propos Emily Costecalde 663 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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