Inside TriBeCa avec Triburbia

TriBeCa a, pour nous Français, une consonance bien exotique : nous le percevons comme un quartier romantique, un peu bohème, où la vie culturelle foisonne, car l’on est à New York, et où l’argent coule à flot, car nous sommes à Manhattan. TriBeCa est le véritable héros du récit de Karl Taro Greenfeld qui, s’il tient du roman par la cohérence de son intrigue, ressemble de prime abord à un recueil de nouvelles. Triburbia permet au lecteur de se plonger dans un quartier, de côtoyer ses habitants, et ce faisant, de découvrir la face cachée du mythe new yorkais. Car Karl Taro Greenfeld, en appelant son livre Triburbia, mêle le nom du quartier à l’idée de surburbia, « la banlieue ». Car, parfois, on a l’impression que TriBeCa est un monde à part, détaché de New York, une petite ville en elle-même, un îlot bourgeois-bohème perdu dans la fièvre de Wall Street. Un satellite de New York. Pourtant, Triburbia se révèle, de manière plus large, une métaphore de la vie new-yorkaise ces dernières années.

triburbia

Tous les matins, un groupe de pères boivent le café ensemble, après avoir déposé leurs enfants à l’école du quartier. Ce sont des gens aisés, travaillant dans le milieu de l’art ou des médias, et ils portent sur leur quartier un regard mi-figue, mi-raisin, entre l’admiration franche et la méfiance. Le récit suit ces parents le temps d’une année, année au bout de laquelle, la petite bande se délite, à l’image du quartier, dont la légende s’effrite. Les récits se mêlent, s’entrecroisent : tout est lié, comme si TriBeCa n’était qu’un village où tout le monde se connaît. Nos personnages ne sont pas des héros. Ce sont des créatifs, qui se sont embourgeoisés, qui ont souvent vécu les années 90 avec enthousiasme, puis qui se sont retrouvés engoncés dans une vie de famille posée, parfois même ennuyeuse, sans vraiment comprendre comment ils ont pu en arriver là. Comme le dit une des épouses, Brooke : « Vous devriez voir qui mes amies ont épousé dans les années quatre-vingt-dix.[…] Savez-vous ce qu’étaient les hommes à New York dans les années quatre-vingt-dix ? Blancs et terriblement ennuyeux. Avec de vrais jobs – avocats, architectes, médecins. Et ils étaient CHIANTS. » (p. 44) lls ont de bonnes situations, des appartements de rêve, des enfants charmants, pourtant, ils se caractérisent par un ennui et une volonté de changement, que Karl Taro Greenfeld analyse à la loupe, avec une précision d’anthropologue.

Au delà du cliché de la vie du bobo new-yorkais, qui vit forcément dans un loft et met ses enfants dans une école publique par conviction, mais ne rêve pour eux que d’un bon lycée privé, Triburbia explore la manière dont fonctionne une communauté aux membres si semblables, une communauté pour laquelle la réputation est cruciale. Un scandale dans le milieu des médias peut détruire votre mariage, aussi solide soit-il. Votre ex-conjoint en tirera même un livre, sur votre dos. Une ressemblance malheureuse avec un homme suspecté d’une agression sexuelle peut vous valoir la méfiance progressive de vos voisins et corrompre peu à peu votre rapport au quartier. A New York, la rumeur est reine. Les choses sérieuses commencent dès votre plus jeune âge : les enfants, dans la cour de récréation, recrée la société sans pitié qu’ils observent chez leurs parents. Il leur faut de bonnes écoles, pour qu’ils puissent aller après dans un bon collège privé, qui les préparera à un lycée de haut niveau, afin qu’ils puissent être acceptés dans une faculté de prestige, pour obtenir de bons emplois, et recommencer la boucle infernale avec leurs propres enfants. A TriBeCa, les petites filles font pleurer leurs camarades, et se rêvent mannequins. A TriBeCa, les adolescentes désargentées sont prêtes à tout pour se faire une place au soleil.

Karl Taro Greenfeld dresse le portrait de ce quartier avec un humour certain, et un cynisme très rafraîchissant. Il décrit à merveille le tourbillon de la vie new-yorkaise : mais, à la fin de Triburbia, on ne sait plus trop bien si on aimerait, de parisien, devenir new-yorkais. Les problèmes de cette communauté restent égocentrés et peuvent sembler bien légers. Pourtant, on se plonge dans le récit de Karl Taro Greenfeld avec un plaisir croissant. Du grand art.

Triburbia, Karl Taro Greenfeld. Philippe Rey, août 2013. Rentrée littéraire 2013.

Par Emily Vaquié

A propos Emily Costecalde 698 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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