Mudwoman, le roman coup de poing de Joyce Carol Oates

Joyce Carol Oates, grande dame des lettres américaines, a longtemps été un des auteurs favoris pour le Nobel de littérature. Si elle ne l’a pas eu (pas encore ?), elle fait tout de même l’actualité avec son romanMudwoman, qui raconte le breakdown d’une quadragénaire rattrapée par le traumatisme de son enfance.

Meredith Ruth « M.R. » Neukirchen, à la quarantaine, a atteint l’apogée de sa carrière universitaire en devant présidente d’une faculté prestigieuse : mais la charge est lourde pour Meredith, qui vacille sous le poids des attentes de ses collègues. Car derrière la femme d’influence, sûre de soi et brillante, se cache un double effacé, brisé par le rejet et la violence dont a fait preuve sa mère. Car avant d’être une universitaire respectée, Meredith a été cette petite fille qui a fait les gros titres dans les années 60, parce que sa mère l’avait abandonnée dans la boue, la laissant se noyer dans cette matière infâme, cette petite fille dont même la mère ne voulait pas. Profondément traumatisée par cette épreuve, sauvée de justesse, Meredith a vécu dans une famille d’accueil bonne mais impitoyable, où il fallait s’imposer pour survivre,avant d’être adoptée par un couple quaker aimant mais exigeant. Quarante ans après le drame, la faille est toujours là, profonde, à vif. Meredith s’est construit un rôle, celui d’une femme forte et sûre d’elle, alors qu’en, réalité, elle n’a aucune confiance en elle.

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Un an après sa nomination comme présidente, Meredith vacille et perd peu à peu pied, agissant de manière erratique et illogique, ce qui inquiète ses collègues. Consciente de ce trouble qui l’agite, Meredith a alors l’impression que chacun peut voir en elle Mudwoman, l’enfant dont personne ne veut, condamnée à la mort dans la fange par celle-là même qui lui a donné la vie. Meredith porte ce passé comme Esther Prynne porte la lettre écarlate : c’est une source de honte face à ce rejet violent, et de culpabilité face à sa réussite une fois devenue adulte. Mérite-t-elle cette reconnaissance, cette admiration ?

Il y a plusieurs facettes au personnage que construit soigneusement Joyce Carol Oates. Mudwoman, c’est Jewell, la petite fille issue d’un fait divers, mais également Merry, la fille unique et choyée d’un couple attachant, et enfin M.R., la présidente d’université, au surnom androgyne. Cette complexité donne de l’ampleur au récit, et laisse le lecteur songeur.

Roman dense, et intense, parfois même franchement étouffant, Mudwoman nous entraîne dans la psyché complexe de cette femme meurtrie par la vie, qui n’a jamais su s’adapter socialement, qui s’est jetée dans les études pour oublier qu’elle aurait dû mourir. Alors que Meredith s’égare dans cette crise qui peut mettre en péril tout ce qui fait sa vie à l’heure actuelle, le lecteur suit avec une fascination teintée d’horreur la panique croissante de Meredith, et, en parallèle, le récit de son enfance à la Dickens. La frontière entre réalité crue et onirisme parfois violent est très souvent floue : Joyce Carol Oates nous entraîne dans l’esprit d’une femme détruite qui n’a pas su se reconstruire. Un récit puissant et dérangeant.

Mudwoman, Joyce Carol Oates. Philippe Rey, octobre 2013.

Par Emily Vaquié

A propos Emily Costecalde 663 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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