Nox : une dystopie intelligente !

DYSTOPIE JEUNESSE — Avant de plancher sur le cas de Koridwen dans la série U4, Yves Grevet a commis un certain nombre de romans pour la jeunesse, récompensés par de nombreux prix. Après une belle vie en librairie, Syros vient tout juste de publier une version intégrale de sa série jeunesse Nox.

Dans une ville basse que recouvre un brouillard – la nox – si dense que les habitants ne peuvent se déplacer sans lumière, l’espérance de vie est courte. Pire, les habitants sont contraints à une misère perpétuelle : les hommes sont forcés de marcher ou de pédaler sans cesse afin de produire énergie et lumière. Puisque l’expérience de vie est si courte, la loi impose aux adolescents de se marier et d’avoir des enfants le plus vite possible – dès 17 ans.
Lucen aime bien sa vie telle qu’elle est, mais craint de perdre celle qu’il aime, Firmie, car elle ne semble pas pressée de procréer. Il sent, par ailleurs, que son petit groupe d’amis est en train de mourir : Gerges, le fils du chef de la milice, s’apprête à la rejoindre et à œuvrer, lui aussi, à terroriser les habitants ; quant à Maurce, il fréquente un peu trop les hors-la-loi pour son bien. Pour chacun, l’heure des choix a sonné et les conséquences pourraient être fâcheuses.
Au même moment, dans des territoires épargnés par la nox, dans la ville du haut, la jeune Ludmilla ne parvient à se résigner au départ forcé de Martha, sa gouvernante qui l’a élevée, injustement renvoyée par son père. Elle décide de tout tenter pour la retrouver, quitte à s’aventurer dans la nox et à s’y perdre. Dans son imprudence, elle a de la chance, car c’est sur Lucen qu’elle tombe. Peut-être bien pour leur malheur à tous les deux…

Avant toutes choses, Nox est une histoire d’amitiés. Il y a des amis d’enfance qui se déchirent, se rabibochent ou deviennent ennemis, faute de temps pour s’expliquer sereinement. Il y a aussi la forte et sincère amitié qui unissait Ludmilla à Martha et qui va précipiter l’aventure. Il y a, enfin, les amitiés – et inimitiés – qui se nouent dans la nécessité et l’adversité.
L’histoire tourne autour de Ludmilla, d’une part, que la recherche de Martha va pousser à s’engager dans un groupe de rebelles dont les intérêts convergent avec ceux des habitants de la nox. L’autre pilier de l’histoire, c’est Lucen, dont l’existence dégénère subitement à cause d’un tout petit rien, empirant allègrement à chaque péripétie – le tout de la façon la plus réaliste, et donc la plus percutante qui soit. Face à eux, Gerges, qui a quelque chose à prouver contre Lucen. Autour d’eux gravitent amis et opposants, ainsi qu’un certain nombre de personnages restant dans un flou artistique qui sème le doute.

La dystopie est vraiment intéressante : la société est clivée entre ceux du haut (qui vivent dans une société à peu près normale) et ceux du bas, victimes du racisme des précédents (qui les trouvent sales, incultes, sauvages). Pour bien marquer la différence entre les deux, ceux du bas ont d’ailleurs des prénoms auxquels il manque une lettre : ainsi, Martha, la gouvernante de Ludmilla, retourne dans la ville basse sous le nom de Marha, son véritable prénom. La société du bas est opprimée par des lois extrêmement lourdes, régentant familles, métiers, ressources. Il n’est donc pas difficile d’imaginer qu’une partie de la population va vouloir se rebeller, d’autant que la milice des quartiers du bas est aussi violente qu’arbitraire. Dans son quartier chic, Ludmilla n’est pas à l’abri, car elle fréquente, elle aussi, des gens qui voudraient faire bouger les choses : peu à peu, chacun se retrouve à œuvrer plus ou moins dans le même sens que les autres et c’est vraiment intéressant.

La narration contribue à rendre le tout passionnant. En effet, dès que l’on passe à l’un des trois protagonistes, on revient légèrement en arrière. Mais les scènes ne sont pas répétitives car l’auteur offre systématiquement un nouvel aperçu ou angle d’approche, qui permet de compléter la vision que l’on se faisait de l’intrigue et, dans un grand nombre de cas, d’augmenter le suspense !

Nox, Yves Grevet, Syros

Au fil des chapitres, la tension monte et nous surprend. Car ces adolescents, du haut de leurs quelques printemps, découvrent combien leur monde est sombre et assistent à l’inexorable destruction de leurs illusions. Pourtant, le roman est loin d’être sinistre ! Les derniers chapitres et, plus encore, la conclusion, portent un beau message d’espoir.

Au rayon des dystopies, Yves Grevet offre une série qui sort du lot. Loin de proposer une intrigue fourmillant de batailles rangées entre rebelles et pouvoir en place, il tisse une intrigue amenant le lecteur à réfléchir sur les clivages de la société, tout en faisant s’affronter des personnages très humains, pas si différents les uns des autres qu’ils voudraient le croire. Voilà une histoire intelligente, à préférer aux tombereaux de dystopies superficielles qui pullulent en rayon !

Nox, intégrale, Yves Grevet. Syros, 2015.  

A propos Oihana 512 Articles
Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.

2 Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.