La Partie de chasse, chronique d’une mort annoncée

Récit d’un mode de vie élégant et suranné, celui du monde d’hier cher à Stefan Zweig, ce roman d’Isabel Colegate, la partie de chasse, paraît dans la collection Vintage de Belfond. Daté, il se passe en 1913, mais intemporel, ce roman d’inéluctable apocalypse raconte l’histoire d’hommes et de femmes qui cherchent à faire de leur mieux pour vivre avec les autres, dans le constant souci de l’étiquette et du respect de leurs valeurs.

Les voici à la veille de 1914 au cœur de l’Oxfordshire dans le domaine de Lord Nettleby, une des chasses les plus fameuses d’Angleterre. Mort trois ans auparavant, le roi Edouard VII, oncle de l’Europe, dit Le pacificateur mais très critiqué pour son apparent hédonisme, y est souvent venu chasser, invité par Sir Randolph. Celui-ci, comme il le fait deux fois par an, en partie pour satisfaire le goût des mondanités de sa femme, a réuni une petite douzaine de convives, famille et relations, pour une belle journée de chasse : sont présents deux des meilleurs fusils d’Angleterre, Gilbert Hartlip et Lionel Stephens, qui vont se stimuler dans un esprit de fair-play tout britannique. Évidemment tout un petit personnel est mis au service du bon déroulement de ces vingt-quatre heures consacrées au bon plaisir des grands. Entre menus délicats, servis au parc ou au manoir, battues en forêt et tir nocturne au canard sauvage, la journée s’annonce délicieuse :  organisée de main de maître par Sir Randolph, gantée de velours par son épouse Minnie et soigneusement préparée et orchestrée par le garde-chasse et les nombreux paysans recrutés pour l’occasion.

Cristallisées sur une journée, toutes les lignes de force d’une Angleterre rurale, installée dans un fonctionnement ancestral, se dessinent : ses racines terriennes, sa géographie limitée à un petit territoire, son économie interdépendante et sa caste de baronets de campagne, propriétaires de centaines d’hectares de terres aux modestes revenus. Sous le regard de Sir Randolph, tantôt lucide, tantôt troublé par son œil aristocratique, se découvrent des codes de conduite, parfois désuets, futiles et vains vus de l’extérieur, souvent teintés de préjugés et de convenances, mais où l’honneur occupe une place essentielle. Une Angleterre rurale tenue par un « paternalisme bienveillant », écrit dans la préface Julian Fellowes, mais qui sera bientôt remplacée par une Angleterre urbaine, industrieuse puis financière, où pouvoir et richesse ne rimeront plus avec propriétaires fonciers.

Issue de ce milieu, l’auteur Isabel Colegate décrit au travers de ses personnages un fonctionnement de caste critiquée pour sa vacuité et son dilettantisme. Elle n’hésite pas à montrer l’envers du décor, le monde des domestiques et des petits, de tous ceux qui rendent ce mode de vie dominant possible, mais en sont aussi les acteurs, cherchant à garder pérenne un système dont ils vivent. Isabel Colegate présente, sans jamais juger, l’interaction complexe et permanente des différentes couches sociales, la place que chacun se voit attribuer et garde, en fonction de son capital social, matériel ou culturel, et la difficulté à s’en extraire si l’occasion se présente, sous la forme d’un amour sincère ou d’une ascension sociale. Sans acrimonie ni excès, elle observe les travers et les qualités d’un monde qui se sent vaciller. Elle rend attachants ces personnages, dont certains comprennent, par nostalgie ou soif d’entreprendre, que les valeurs auxquelles ils croient sont fragiles.

Ainsi ce week-end à Nettleby, plusieurs générations s’installent sous le même toit pour un huis-clos dont les objectifs affichés sont le divertissement, le respect d’un certain formalisme et un beau tableau de chasse. Réunis autour de fusils et de gibiers, la problématique de chacun est pourtant différente : hôte attentif et conciliant, Sir Randolph fait le bilan de sa vie tout en observant ses invités.

Il forme un couple uni avec sa femme Minnie, une mondaine qui a fréquenté le défunt roi et joue au bridge avec Sir Reuben Hergersheimer, millionnaire levantin dont la réussite finance une grande partie de la haute société edwardienne. Sont aussi invités, un aristocrate hongrois, genre cousin de province, impressionné et agacé par les manières anglaises. Les Hartlip et les Lilburn représentent la bonne société de Londres : l’un a fait de la chasse le sens et la gloire de sa vie, l’autre prend un problème de boutons de plastron pour une difficulté existentielle, l’une s’est fait une place dans le monde à coup de bons mots acides, d’amants et de protectrices bien choisies, l’autre réfléchit, s’interroge et se tait. Les plus jeunes songent à se marier ou à voyager. Parmi eux, Osbert incarne l’innocence, la fraîcheur, la liberté et en quelque sorte, le cœur pur, celui que la société n’a pas encore imprimé d’un côté ou de l’autre.

La Partie de chasse, Isabel Colegate. Belfond

Tous participent à la survie d’un système et de valeurs morales qu’ils entretiennent, consciemment ou pas. Quelques-uns se sentent tiraillés : certains domestiques épris de justice, le prédicateur à tendance socialiste, le banquier millionnaire, ou ce Lionel Stephens, jeune avocat à la carrière politique prometteuse, qui regarde Olivia Lilburn avec insistance…

Certains portent en eux un idéal d’absolu, une indocilité, une curiosité ou une sincérité qu’eux-mêmes ont peur de mettre à jour. Ainsi, qui parmi les convives ou les habitants du domaine saura s’affranchir des barrières, visibles ou invisibles, que lui imposent ses origines, son éducation ou les convenances ? Qui en définitive saura garder le cap de ce auquel il croit ?

Le roman est porté par une écriture vive et visuelle, ponctuée de dialogues toniques. Les pensées des uns et des autres s’intercalent tout naturellement dans les scènes. Le lecteur a la sensation d’entrer dans chaque tête, de suivre les réflexions, tous ces petits non-dits du quotidien, en société, en famille ou au sein d’un couple, qui rendent une situation piquante. Ce point de vue multiple, utilisant parfois un « on » plus général, permet de changer régulièrement la focale : parfois sévère dans les ruminations de l’un, puis empathique et consolante, enfin à distance, drôle et lucide, ou fantasque. De courtes descriptions dessinent une campagne d’Angleterre superbe sous une lumière d’automne magique. Aux moments de chasse, le lecteur ressent l’excitation des chasseurs, l’agitation des rabatteurs, la brûlure des fusils dans sa main et la tension du gibier préparé comme pour un sacrifice… À l’ultime battue, il croit recevoir la grenaille de plombs sur son crâne et voir voleter quelques plumes de faisans.

Récit d’une partie de plaisir, le roman s’achève sur une note grave, la guerre de 14. Sous ses airs légers et bien élevés, La Partie de chasse est en réalité la chronique d’une mort annoncée : celle d’un mode de vie, d’une philosophie collective mais aussi d’une civilisation éteinte avec la Grande Guerre. Sous la vacuité et le goût du divertissement de cette aristocratie en fin de course, se pose pour tous la question du sens véritable des choses et de la sincérité d’une vie : cette honnêteté de cœur que chacun, fut-il paysan ou aristocrate, se doit à lui-même, avant de la devoir à une classe ou à un groupe social.

La Partie de chasse, Isabel Colegate. Belfond, mars 2015. Traduit de l’anglais par Elisabeth Janvier.

 Par Isabelle

1 Commentaire

  1. Je l’ai lu il y a quelques temps déjà et j’avais beaucoup aimé malgré une petite difficulté à “rentrer” dans le roman au départ à cause des nombreux personnages…

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