Phobos, Hunger Games : la mise en danger des uns fait le divertissement des autres

ROMANS YOUNG-ADULT — Panem et circenses : du pain et des jeux. Depuis la Rome Antique, les dirigeants de ce monde estiment que ce sont les deux choses qui permettent de contrôler les masses. C’est le ressort qu’explorent chacun à leur façon Victor Dixen (Phobos) et Suzanne Collins (Hunger Games, La Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur), en imaginant tous les deux une émission de téléréalité potentiellement dangereuse dans le cas de Phobos, voire extrêmement létale dans le cas d’Hunger Games, suivie par des millions de spectateurs avides de rebondissements.

Phobos

Dans le cas de Phobos, la mise en danger des participants n’est de prime abord pas le coeur du programme. Douze jeunes gens s’embarquent pour un voyage sans retour sur la planète Mars. Ils sont six filles, six garçons et doivent former des couples afin d’être les premiers piliers de la future civilisation martienne. Bien sûr, un tel voyage à travers l’espace, puis une installation sur une planète hostile loin du confort et de l’aide de la Terre ne peut qu’être dangereux. L’impitoyable Serena McBee, grande prêtresse du programme aux dents extrêmement longues, orchestre un divertissement qui emprunte tout aux émissions de dating et à la science-fiction combinées : ajoutons à cela des participants venant des quatre coins du globe, et on obtient un télécrochet suivi par des milliards de fans suspendus aux affaires de coeur des 12 colons martiens. Tout est calibré pour en faire une superproduction… et faire de Serena McBee la femme la plus puissante de la planète.

Phobos

 

Autre grand méchant, même ambition : les fans de Hunger Games ont tous en tête le président Snow, impitoyable némésis de Katniss de la célèbre franchise. À la surprise générale, bien après la fin de la trilogie et la sortie des 4 films, Suzanne Collins a annoncé la sortie d’un nouveau roman se déroulant à Panem (le choix du nom du continent américain n’a bien sûr rien d’anodin !) et se concentrant sur la genèse dudit président. Nous étions tous curieux : comment allions-nous nous intéresser à la jeunesse d’un personnage aussi exécrable ? C’était, il faut l’admettre, plutôt osé. Mais au-delà des ennuis d’argent et des projets ambitieux du jeune Snow, Suzanne Collins nous dévoile surtout l’histoire des Hunger Games, car l’intrigue de La Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur se passe à peine dix ans après l’instauration de cette coutume barbare qui consiste, rappelons-le, à précipiter dans l’arène 24 adolescents et à les pousser à s’entretuer jusqu’au dernier. On rencontre ainsi les personnes charmantes à l’initiative de ce projet, on découvre comment les Hunger Games sont devenus la machine médiatique qu’on peut observer quelques décennies plus tard quand Katniss est sélectionnée, et bien sûr, on voit comment Snow s’y est impliqué. Personnage ambivalent, parfois humain, tantôt rongé par l’ambition, Snow est un protagoniste dont l’évolution est intéressante à observer. Bien sûr, le lecteur qui a lu Hunger Games sait à quel dénouement s’attendre : le roman ne peut pas se conclure en dévoilant la grandeur d’âme de Snow… Pourtant, le cheminement reste digne d’intérêt.

la ballade du serpent et de l'oiseau chanteur

À l’écran, les spectateurs de Panem voient donc vingt-quatre tributs s’écharper (Suzanne Collins montre ainsi comment la diffusion des Hunger Games va devenir à terme un événement national suivi par chacun), et ceux de la Terre suivent attentivement, les affaires de coeur de leurs chouchous martiens. Ces deux intrigues font bien sûr réfléchir à la soif de divertissement de l’humanité, et au-delà de ça, dresse le portrait de deux individus à l’ambition sans borne, qui ont en ligne de mire la fonction suprême : la présidence. Un avenir de chef d’état est promis à Snow par sa grand-mère, et, si ça ressemble à une boutade, ou aux divagations d’une vieille femme un peu perdue, c’est bel et bien le destin qui attend le jeune homme. Quant à Serena McBee, elle manoeuvre dans l’ombre pour passer du monde du show-business à celui de la politique américaine et joue subtilement sur les tensions géopolitiques pour s’accaparer encore plus de pouvoir. Sacrés grands méchants que voilà…  Si, dans Phobos, les spectateurs suivent de bon coeur l’émission Génésis et placent eux-même Serena McBee sur un piédestal, les habitants de Panem (en dehors de ceux, épargnés, du Capitole), eux, sont tout d’abord contraints et forcés de regarder les jeux : c’est Snow qui contribuera à faire des Hunger Games une émission de grande ampleur. L’ascension de Snow est moins linéaire, moins éclatante que celle de McBee, mais celle-ci fait davantage froid dans le dos : elle est absolument prête à tout pour être la plus forte, le meurtre n’étant qu’un des moyens employés… Dans les deux cas, le lecteur passe un très bon moment, frissonnant d’horreur face à ces deux personnages odieux chacun à leur manière, et sort de ses lectures bien décidé à ne plus regarder de téléréalité avant un bon moment…

Hunger Games 1-2-3, Suzanne Collins. PKJ, 2015. Traduit de l’anglais par Guillaume Fournier.

La Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur, Suzanne Collins. PKJ, 2020. Traduit de l’anglais par Guillaume Fournier

Phobos, Victor Dixen. PKJ, 2019.

Phobos 2-3-4, Victor Dixen. Robert Laffont, 2015-2017.

A propos Emily Costecalde 702 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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