Le Bureau des policières : plongée dans le quotidien d’une femme flic

Le Bureau des policières

ROMAN FÉMINISTE — Quel était le quotidien d’une femme flic à New York à la fin des années 50 ? Dans Le Bureau des policières, Edward Conlon nous plonge dans un univers indéniablement âpre et misogyne, à mille lieux de 2022.

On suit Marie, une policière italo-américaine, dans sa carrière sur environ dix ans. Le roman tient plus de la tranche de vie et du témoignage que du thriller ou du récit à suspense. L’aspect narratif peut de fait sembler à la fois un peu décousu et très chronologiquement linéaire : on ne suit pas une grande enquête qui tiendrait le lecteur en haleine sur tout le livre. Au contraire, Le Bureau des policières met en lumière une foule de petits cas sur lesquels s’est penché Marie, l’addition de toutes ces petites enquêtes formant, quand on s’éloigne, le panorama de sa carrière.

On se plonge également dans sa vie personnelle, et plus particulièrement maritale et familiale : c’est l’occasion, hélas, pour l’auteur d’évoquer les violences conjugales, le viol au sein du couple, la maternité non désirée puisque l’époux de Marie, flic lui aussi, est un homme rustre et violent, une vraie caricature de macho coureur de jupons. Une partie non négligeable du livre se penche sur la question de l’avortement dans les années 60 aux USA, juste avant Roe Vs. Wade qui a tristement fait l’actualité il y a peu lors de sa révocation cette année. Années 1960, 2022, même combat hélas… Le roman se fait donc très actuel par un jeu de parallèles dont on se serait bien passé. Les faiseuses d’ange armées d’une aiguille à tricoter, les médecins complaisants qui se bâtissent des fortunes sur la détresse des femmes, et celles-ci, désespérées, qui, parfois, perdent la vie en même temps que leur bébé… Le tout est décrit d’un ton clinique, presque froid, celui d’une professionnelle qui met de côté sa féminité… jusqu’à ce que subitement, elle se retrouve dans le même cas de figure que ces femmes.

C’est un récit un peu déstabilisant car du roman, il conserve finalement peu de choses : on dirait une biographie, un document sur les femmes dans la police à une époque où elles y étaient peu les bienvenues plutôt qu’une histoire romanesque. L’intérêt du lecteur fluctue : par moments c’est passionnant, et à d’autres, on tire un peu plus la langue… d’autant que le récit est finalement plutôt long et chargé.

Cependant, c’est vraiment très intéressant de voir à quel point le quotidien d’une femme flic il y a plus de soixante ans était différent de ce qu’il peut être aujourd’hui : ce n’est pas usurpé de dire que c’était « une autre époque ». Tout y est volontiers impensable aujourd’hui : la misogynie, le harcèlement sexuel généralisé, un anti-féminisme revendiqué, une négation des violences conjugales, la difficulté pour une femme de s’en sortir si elle souhaite divorcer… Marie lutte pour tout, toujours : sa carrière la passionne et c’est aussi sa seule porte de sortie si elle veut un jour se débarrasser de son bon à rien de mari. Mais, malgré ses compétences et son ambition, sa carrière ne décolle pas comme celle d’un homme. Révoltant !

Le Bureau des policières, Edward Conlon. Actes Sud, mai 2022. Traduit de l’anglais par Thierry Arson.

A propos Emily Costecalde 983 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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