La Cité des nuages et des oiseaux : MAGISTRAL

La Cité des nuages et des oiseaux

FICTION — Le bandeau, d’un rouge qui tranche sur le bleu du visuel de couverture, le proclamait : le dernier roman d’Anthony Doerr n’est ni plus ni moins qu’un chef d’oeuvre. Nous étions donc très curieux de découvrir le dernier opus de l’auteur déjà récompensé par le Pulitzer pour un précédent livre.

Récit choral, qui mêle plusieurs voix à des siècles d’écart, La Cité des nuages et des oiseaux est de ces fictions inclassable, mêlant ici intrigue historique, tranche de vie et même science-fiction. On y suit une jeune fille dans la Constantinople sur le point de tomber, un jeune bouvier parti prendre « la reine des villes », un Américain de son enfance dans les années 40 à sa vieillesse de nos jours, un petit garçon autiste, une adolescente dans un vaisseau spatial en route vers une nouvelle Terre… Qu’ont en commun tous ces personnages ? La passion pour un livre, réchappé de l’Antiquité, un texte longtemps cru perdu, une fiction poétique et magique… Unis par le pouvoir de la littérature, par la magie de la fiction, par l’émotion suscitée par une fable écrite bien des années avant leur naissance : les personnages imaginés par Anthony Doerr n’ont de prime abord rien en commun, et pourtant ! Pourtant…

L’auteur nous livre de merveilleuses pages sur la force de la fiction mais aussi sur sa fragilité : « Mais les livres meurent, de la même manière que les humains. Ils succombent aux incendies ou aux inondations, à la morsure des vers ou aux caprices des tyrans. Si personne ne se soucie de les conserver, ils disparaissent de ce monde. Et quand un livre disparaît, la mémoire connaît une seconde mort. » (p. 65) La réflexion est douloureuse, mais si juste. Combien de livres perdus dans les méandres du temps, disparus pour toujours ? À la manière de Rex, un des personnages secondaires, le lecteur se prend de passion pour une certaine archéologie littéraire. On songe avec un vertige à toutes ces oeuvres antiques perdues à jamais : l’auteur les liste même. On prête ainsi à Sophocle bien plus de pièces que ce qui a survécu au temps qui passe. On a bien envie d’envoyer St Mary sauver tous ces codex détruits et perdus à jamais.

C’est cette réflexion qui m’a profondément touchée. La mise en place peut sembler un peu longue : le lecteur peine à voir au début ce qui lie les personnages, il se demande où l’auteur veut en venir. Mais dès lors que le schéma émerge, il devient très difficile de lâcher ce livre, et, une fois la dernière page tournée, il faut bien se rendre à l’évidence : il s’agit bel et bien d’un chef d’oeuvre, d’un roman qui rend hommage à la fiction toute entière, d’un tour de force. Le récit est volontiers érudit, mais jamais lourd : la langue est efficace, les chapitres courts et bien découpés. Tout est réuni pour une lecture passionnée.

Si la fiction et sa préservation sont au coeur de l’oeuvre, Anthony Doerr parle aussi de thèmes aussi différents que l’écologie, le terrorisme, le deuil, la guerre, l’homosexualité, la différence. Pour chacun d’entre eux, il le fait avec justesse et maîtrise. Il rend aussi bien vivante la Constantinople des derniers jours que l’habitacle d’un vaisseau spatial futuriste. Il semble à l’aise dans tous les registres, dans toutes les époques : voilà indéniablement la marque d’un grand auteur.

La Cité des nuages et des oiseaux, Anthony Doerr. Albin Michel, septembre 2022. Traduit de l’anglais par Marina Boraso.

A propos Emily Costecalde 983 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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