Canada, un grand roman américain

Richard Ford est un des grands auteurs américains, dont les livres sont toujours très attendus. Canada ne déroge pas à cette règle et, malgré son titre, est bel et bien un grand roman américain, qui, grâce à la lenteur de son récit, parvient à brosser le portrait d’une Amérique d’autrefois avec une justesse et un réalisme assez rares.

Canada est le récit des évènements qui ont marqué à vie un adolescent, Dell, dans les années 60. Canada brille par une économie d’action. Son intrigue pourrait se résumer en une page, peut-être. Mais le talent de Richard Ford ne réside pas en de nombreuses péripéties et des bouleversements à foison : Richard Ford prend le temps de poser son intrigue, de décrire un monde aujourd’hui disparu, de construire une véritable atmosphère. Dell vit avec ses parents, Bev et Neeva, et sa sœur jumelle Berner, au nord des États-Unis, dans la ville de Great Falls. Le père de Dell est un militaire à la retraite. Pendant toute sa jeune vie, Dell a été baladé de base militaire en base militaire. Cela fait quatre ans qu’ils résident à Great Falls, et Dell aimerait pouvoir considérer la petite ville comme son foyer. Il se projette à la rentrée scolaire, et fait des plans : il rêve de maîtriser les échecs, et de devenir apiculteur. Mais à l’été 1960, sa vie bascule lorsque ses parents commettent de manière très maladroite un braquage de banque. Bev et Neeva sont emprisonnés, Berner s’enfuit à San Francisco, et Dell est conduit à la frontière canadienne par une amie de sa mère, qui va le confier à son frère Arthur, qui tient un hôtel dans la province du Saskatchewan.

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Il est difficile de se mettre à la place de ce jeune garçon, qui voit sa vie stable et confortable réduite à néant en l’espace d’une journée, quand la police vient embarquer ses parents. Dell est alors à la croisée des chemins : il peut fuir avec sa sœur, se laisser prendre en charge par la brigade de protection des mineurs, ou suivre le plan prévu par sa mère en cas d’ennui. Il choisira finalement de laisser derrière lui les États-Unis, la possibilité d’une éducation et tout ce qu’il a connu, pour devenir l’employé d’Arthur Remliger. Dell ne passera que quelques mois auprès de cet homme, mais il bouleversera encore davantage la vie du jeune garçon, qui découvre une vie bien plus rude et sauvage que tout ce qu’il aurait pu imaginer. Alors que l’été touche à sa fin, Dell doit s’habituer à l’étrange hameau en ruine dans lequel il vit, apprendre à subsister seul dans l’infâme bicoque qui est désormais la sienne, et qui laisse passer les courants d’air sans cesse plus froids alors qu’approche l’hiver. Il doit également cohabiter avec l’étrange Charley Quarters, au sourire malsain parfois badigeonné de rouge à lèvre, qu’il apprend à redouter, sans savoir exactement ce qu’il y a à craindre, si ce n’est la possibilité d’un brusque accès de violence et de folie, car Charley Quarters semble dangereusement perdu dans son monde. Dell entretient une relation ambigüe avec Arthur Remliger, son bienfaiteur, qu’il admire et qui l’intrigue. Dell souhaite tout à tour l’impressionner, devenir son ami, voire son fils, et il y a une tension croissante entre eux. Arthur Remliger, lui, a un petit quelque chose de Gatsby : un charisme étonnant qui cache une blessure secrète, un passé qu’il souhaiterait oublier et dissimuler sous le souvenir plus brillant d’une éducation à Harvard. Les paysages décrits par Richard Ford sont magnifiques, mais inquiétants, car souvent sur le déclin. La petite bourgade où vit Dell pendant un temps semble figée : c’était autrefois une petite ville active, mais il n’y a plus en 1960 que trois habitants, dont Dell. La plupart des maisons ont disparu, les autres sont des masures. Dell a alors l’impression que les habitants ne sont pas morts, mais ont plutôt disparus dans un présent parallèle. Ces rues désertes, où demeurent le résidu d’une vie passée, mettent le lecteur aussi mal à l’aise que Dell et contribuent à l’atmosphère pesante qui règne sur le séjour canadien du jeune garçon. Le lecteur ne peut oublier que, dans d’autres circonstances, la vie de Dell aurait pu être tout autre, dans un présent parallèle plus joyeux.

C’est un Dell devenu âgé qui nous confie son histoire, ses regrets et ses remords. Richard Ford consacre plus de la moitié du roman au cheminement qui ont conduit les parents de Dell tout droit en prison : il joue avec chacune de leurs insatisfactions, avec leurs peurs, leurs frustrations, dépeignant ainsi une famille américaine moyenne, unie plus par confort et paresse que par de véritables liens familiaux, utilisant la genèse du couple des parents de Dell, mal assortis, mariés par convention, pour expliquer les errances des enfants, projetés dans un monde d’adultes à l’âge tendre de quinze ans. Ce passage à l’âge adulte sans transition marquera Dell tout autant que la violence dont il sera témoin au Canada, sous l’égide d’Arthur Remliger. Véritable roman d’apprentissage, au même titre que fresque américaine, Canada touche le lecteur au plus profond de son être.

Canada, Richard Ford. Éditions de l’Olivier, août 2013. Rentrée littéraire

Par Emily Vaquié

A propos Emily Costecalde 646 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

2 Commentaires

  1. Une très belle chronique qui donne envie de dévorer ce petit bout d’Amérique… Décidément, je pense que je me laisserai séduire, si le temps me le permet bien sûr ! Une petite chose m’étonne, pourtant ; dans un entretien de Richard Ford que j’ai lu, l’auteur disait aimer à la folie le Canada qui représente une terre d’asile pour lui. Or ici, on dirait que ce pays est plutôt hostile, non ? Ou la vie y semble dure, en tout cas ? Ou bien c’est plus compliqué et il faut lire pour comprendre. 🙂

    • La vie y est très dure, surtout quand l’hiver arrive. Le jeune narrateur vit assez mal ces premiers mois au Canada, mais c’est aussi parce qu’il vient d’être coupé de ses parents. Adulte, il ne reviendra pas aux US, et apprendra à aimer le Canada. Je ne peux pas t’en dire beaucoup plus Flora sans déflorer l’intrigue 🙂

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