Cette maison est la tienne : coup de coeur !

Cette maison est la tienne, Fatima Farheen Mirza

PREMIER ROMAN — Nombreux sont les romans à parler de l’immigration aux États-Unis, cette terre promise qui fascine depuis déjà plusieurs siècles. Au sein de ce sous-genre, les récits traitant de la diaspora indienne aux USA constituent une niche littéraire des plus intéressantes, probablement car le contraste entre pays d’origine et pays d’accueil est vraiment marqué. Ces romans traitent de la difficulté à trouver sa place pour la génération qui s’installe, mais également et surtout de la question identitaire de la deuxième génération, tiraillée entre traditions indiennes et mode de vie à l’occidentale.

Bien sûr, le roman de Fatima Farheen Mirza parle de tout cela : passer sous silence ces grands motifs littéraires du genre, ça serait comme parler de Paris sans citer une seule fois la Tour Eiffel : un exercice difficile et une description lacunaire. Mais Cette maison est la tienne n’est pas qu’un roman de plus sur l’immigration. La jeune autrice s’acquitte certes de l’exercice avec beaucoup de brio, mais, au-delà des considérations identitaires, Cette maison est la tienne est un très beau roman familial. Il met en scène Layla et Rafiq et leurs trois enfants, Hadia, Huda et Amar. Le lien fraternel qui unit ces trois personnages est probablement la ligne directive du roman : bien vite, le cadet, Amar, se distingue. Révolté et turbulent là où ses soeurs sont sages et réservées, le garçon, puis l’adolescent, et enfin l’homme, détonne au sein de cette famille pieuse et modeste. Quand Amar fuit les offices religieux et s’adonne à toutes sortes d’activités réprouvées par leur communauté, Hadia et Huda doivent choisir leur camp : trahir leur frère et prévenir les parents, ou l’aider et risquer de les décevoir ? Une dynamique subtile est à l’oeuvre : jalousie, craintes, mais aussi beaucoup d’amour émaillent la relation de ce trio résolument bancal. Fatima Farheen Mirza montre avec justesse comment chaque enfant doit trouver sa place dans la fratrie : Hadia est l’aînée, elle doit montrer l’exemple. C’est une pression difficile à supporter pour la jeune fille. Huda est celle du milieu, celle que l’on remarque peu, prise entre sa soeur modèle et son frère jugé difficile. Enfin, Amar, le petit dernier, aimerait désespérément qu’on l’aime pour ce qu’il est.

La narration alterne entre les différents points de vue de la famille, et c’est un choix salutaire : ainsi, le lecteur peut sentir toute la révolte d’Amar, les doutes d’Hadia, la peine que Layla ressent à voir sa famille se déliter, et surtout, surtout les regrets de Rafiq. Jugé froid et sévère par ses enfants, surtout Amar avec qui il est en conflit depuis l’enfance, Rafiq surprend en réalité par la tendresse qu’il éprouve pour le garçon, par sa maladresse affective, par la sensation extrêmement triste qu’il a d’être moins aimé que sa femme de leur fils. Chaque pièce du puzzle familial se dessine avec beaucoup d’émotion.

Bien sûr, le conflit entre Amar et ses parents s’esquisse sur fond de l’éternel thème identitaire propre à ces romans qui parlent de l’immigration aux États-Unis. C’est en Californie que Rafiq et Layla ont décidé de poser leurs valises. Là bas, la famille rejoint une communauté musulmane, mais, en dehors de ce cercle, est parfois en butte au racisme et aux préjugés. Ainsi, Layla raconte qu’elle a parfois feint de ne pas comprendre l’anglais, elle qui le parle parfaitement, parce que ses interlocuteurs ont d’emblée pensé qu’elle ne parlait que l’ourdou, et que ça la gênait de les détromper. Dans l’Amérique post-11 septembre, Rafiq se sent contraint de conseiller à ses filles d’ôter leur voile car il a peur qu’elles soient agressées dans la rue. Ce qui provoque un véritable cas de conscience chez Hadia, l’aînée qui, à sa manière discrète et posée, se sent bel et bien tiraillée entre l’éducation qu’elle a reçue, et l’american way of life. Elle a une façon assez subtile de suivre les règles édictées par leurs parents, tout en les contournant légèrement. Ainsi, elle accepte d’épouser un jeune homme musulman : mais ça ne sera pas un homme de leur communauté, et il ne parlera pas ourdou. Oui, elle sera une élève appliquée : mais elle s’en ira à plusieurs centaines de kilomètres à l’université, loin de la tutelle de ses parents. Amar, lui, ne connaît qu’un seul type de révolte : celle qui tâche et qui détruit, qui fait pleurer et crier.

Au-delà de ça, le roman est traversé par trois histoires d’amour assez différentes les unes des autres : deux amours impossibles et un amour qui vient au fil du temps. Ce dernier, c’est bien sûr celui qui unit les deux parents, Layla et Rafiq. Tous deux se sont mariés sans se connaître vraiment : c’était un mariage arrangé. Mais le quotidien et les enfants ont forgé la tendresse qui les unit. Les deux autres romances concernent deux des enfants du couples, Hadia et Amar : mais ce sont des histoires tragiques, pleines de nostalgie et de regret. Hadia tombera amoureuse d’un garçon solaire et charismatique de leur communauté, mais n’aura jamais l’occasion de nouer quoi que ce soit. Amar, lui, sera prêt à se ranger et à s’assagir pour les beaux yeux d’une jeune fille. Mais, tels ceux des amants maudits de Vérone, leurs parents refusent de les voir s’unir. Amar verra cela comme l’ultime rejet d’une société qui ne lui ressemble pas.

Porté par un style d’une redoutable efficacité, très simple mais aussi parfois poétique, le récit de Fatima Farheen Mirza va de personnage en personnage, et d’époque en époque : un paragraphe peut donner voix à Amar enfant, et la page suivante s’ouvrir sur le mariage d’Hadia. Ce va-et-vient temporel est un bon choix narratif, car il donne du relief au récit et contribue à construire une représentation en trois dimensions de cette famille, de ses failles et de ses petits bonheurs. Finalement, quand on quitte ce roman, on a l’impression de dire adieu à sa propre famille, tant on s’est immergé dans les doutes, les joies et les chagrins de ces cinq personnages de papier. Dire qu’il s’agit d’un premier roman… Un seul mot s’impose : bravo !

Cette maison est la tienne, Fatima Farheen Mirza. Calmann-Lévy, 2018. Traduit de l’anglais par Nathalie Bru.

A propos Emily Costecalde 664 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.