La Dernière geste, premier chant : Dans l’ombre de Paris, Morgan of Glencoe.

FANTASY — Autrice, musicienne, harpiste, barde… Morgan of Glencoe est une artiste aux multiples talents ! En 2016, elle publie à compte d’auteur le début de La Dernière geste, un vaste cycle de fantasy prévu en cinq chants et un contre-chant. Un cycle récemment repris par les éditions Actusf, dans la collection Naos, sous le titre Dans l’ombre de Paris, et que l’on vous recommande chaudement ! 

Depuis des siècles, les Humains traitent les fées et autres créatures magiques qu’ils redoutent comme des animaux sauvages dangereux. Le monde est partagé entre trois grandes puissances alliées : le Royaume de France, l’Empire du Japon et le Sultanat d’Oman. Autant de monarchies féroces, dans lesquelles l’aristocratie fait la loi, tandis que les peuples – humains comme féeriques – sont totalement opprimés.
La jeune princesse Nekohaima Yuri, fille de l’Ambassadeur du Japon auprès de la Cour de France, est mandée par son père et découvre un peu tard, avec stupeur et consternation, que si on l’a faite venir de sa lointaine île, c’est pour son propre mariage – sur lequel elle n’a donc pas voix au chapitre. Dès lors, sa vie semble toute tracée…  jusqu’à ce qu’une femme lui propose un choix : rester et devenir ce que la société attend d’elle ou partir avec cette seule promesse : « on vous trouvera, et on vous aidera. »
Or Yuri, si aventureuse soit-elle, est très loin d’imaginer à qui ce «on» se réfère…

Il y aurait des milliers de choses à dire sur cette extraordinaire ouverture de saga mais on va tâcher de ne pas vous noyer de détails (et de divulgâcher l’intrigue) et de vous donner trois très bonnes raisons de lire ce livre.

Première bonne raison : l’univers. Dès les premières pages, il est dit que l’intrigue se déroule dans les années 1990. Fait que l’on occulte totalement tant l’univers est empreint d’une ambiance XIXe siècle qui flirte avec le steampunk. Ceci est sans aucun doute dû à l’ouverture du roman, dont les premiers chapitres se déroulent à bord de la Rame Cinq de l’Orient-Express, qui est à elle seule un petit royaume d’efficacité et d’exotisme, puisque la majeure partie de l’équipe de cheminots est composée… de fées.

Car dans l’univers de Morgan of Glencoe, fées et humains cohabitent, mais pas pacifiquement, les premières étant considérées par les seconds comme à peine mieux que des bêtes sauvages. Magie et technologie coexistent et on peut aussi bien assister à une guérison miraculeuse grâce à une fée qu’à un combat d’escrime en réalité virtuelle , sans que ce soit perturbant le moins du monde !

La réalité politique n’aide pas non plus à se rappeler que l’on est dans un siècle si avancé : en effet, si la mondialisation est bien présente, les gouvernements n’ont pas décollé des monarchies autoritaires, ce qui a tendance à brouiller les pistes temporelles. Et c’est aussi ce qui fait tout l’exotisme de l’univers que l’on arpente !

Deuxième bonne raison : les personnages. Le roman fait intervenir une foultitude de personnages qu’ils soient humains, fées, de la Cour de France ou de l’Empire du Soleil Levant, de Keltia, de la communauté des gens libres des Égouts ou du Rail. La narration saute de l’un à l’autre dans des scénettes assez courtes (et qui semblent au départ un peu décousues avant de prendre une vraie cohérence), donnant un bon aperçu de la situation générale. Il serait compliqué de tous les évoquer, alors on va se concentrer sur un petit trio. Avec, en premier chef, Yuri, la princesse japonaise avec qui débute l’histoire. Cette aristocrate à peine capable de se faire du thé et de nouer seule son obi, pétrie de préjugés, offre sans aucun doute la plus belle progression du roman. Elle est accompagnée d’autres figures extrêmement fortes, comme Bran, Selkie-apprentie Barde, élève de Taliesin le Bleu, ou la Capitaine Camille-Agnès Albane du Mont de Trente-Chênes, ex-noble à la tête de la Rame Cinq.

Le fait d’avoir plein de petites scènes permet une construction fine de chaque personnage, qu’ils soient majeurs ou secondaires. Et même si certains portent plusieurs patronymes, on ne s’y perd pas un instant.

Troisième bonne raison : le volet social, que l’on pourrait renommer “la querelle des Anciens et des Modernes”.
A son arrivée en France, Yuri s’aperçoit (enfin !) de ce qu’implique son statut : en tant que femme, elle n’a quasiment aucun droit, si ce n’est celui d’obéir à son père, puis à son mari. La société de la Triade a mis Keltia, et plus particulièrement les fées, au ban, et les traite à peine mieux que des déchets. Les monarques règnent durement sur leurs peuples, tandis que l’aristocratie baigne dans une fortune conséquente qu’elle ne partage guère. Last but not least, la liberté sexuelle est inexistante, puisqu’un noble ouvertement gay est considéré par le reste de la communauté noble comme un rebut de l’humanité.
Côté mentalité, on nage donc en plein XVIIe siècle, ce qui colle parfaitement à l’impression induite par le maintien des monarchies.

Cet état d’esprit n’est heureusement pas partagé par tous, puisqu’on croise plusieurs communautés nettement plus ouvertes d’esprit, chez qui il est normal d’être une femme et d’avoir du pouvoir, chez qui un homme peut pleurer sans se poser de question, chez qui il n’y a aucun problème à aimer quelqu’un du même sexe. Sans surprise, c’est également dans ces communautés que l’on trouve des personnages aux genres plus fluides et, sans surprise encore, ces communautés ont de fortes accointances avec Keltia, qui embrasse pleinement son XXe siècle.
Des thèmes comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, infusent donc le texte et sont intelligemment traités car les échanges entre personnages contribuent à mettre en avant le ridicule de certaines situations et de certains préjugés.

Morgan of Glencoe signe donc un excellent début de saga, nettement plus riche que ce qu’en dit cette chronique (mais il serait dommage de déflorer toute le récit). Le récit mêle la fantasy urbaine à l’uchronie avec des accents dystopiques, et met en avant de belles valeurs, tout en proposant une intrigue haute en couleurs, aux rebondissements souvent inattendus. La conclusion, riche en émotions, donne furieusement envie de lire la suite, ce qui tombe parfaitement bien, puisqu’elle vient de paraître !

La Dernière geste, premier chant : Dans l’ombre de Paris, Morgan of Glencoe. ActuSF (Naos), réédition septembre 2019. 

A propos Oihana 586 Articles
Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.

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