84K : dystopie à l’horizon !

ANTICIPATION — Claire North baigne dans la littérature depuis sa plus tendre enfance et a publié son premier roman à l’âge de 14 ans. Aujourd’hui, elle se partage entre ses deux métiers : conceptrice d’éclairage pour le théâtre d’un côté, autrice de l’imaginaire de l’autre !
Dans 84K, dont on parle aujourd’hui, elle imagine une dystopie sécuritaire et financière glaçante.

Théo Miller connaît la valeur de la vie humaine – jusqu’au dernier centime. Employé au Bureau d’audit des crimes, il est chargé d’évaluer chaque dossier qui lui est confié et de s’assurer que les criminels paient intégralement leur dette à la société. Mais lorsque son amour d’enfance est assassinée, tout change. Théo ne se résout pas à résumer cette mort dans une ligne à la fin d’un bilan annuel. Car il a bien appris quelque chose au Bureau d’audit des crimes : si les puissants de ce monde peuvent tuer en toute impunité, il arrive parfois que le compte n’y soit pas.

L’intrigue nous emmène donc en Angleterre, dans un futur qui ne semble pas si lointain. La société tout entière est gérée par la Compagnie, une compagnie financière comme tant d’autres, qui en a racheté une, puis une autre, puis encore une, avant de posséder l’ensemble du pays. Les droits de l’homme ont été abolis (au nom de la lutte contre le terrorisme) et tout, absolument tout a été privatisé.
Depuis, chaque service se monnaie. Vous appelez les secours ? Le forfait premium vous assure que l’on prendra votre appel et qu’une équipe se déplacera. Vous souhaitez emprunter la voie rapide plutôt que les petites routes ? Assurez-vous de payer votre abonnement routier. Vous commettez un délit ? Pas de panique, chaque délit a été minutieusement chiffré. Et les crimes ? Idem. Avec des réductions de dette suivant l’état de la victime : était-elle correctement ou court vêtue, son assurance était-elle à jour, faisait-elle partie d’une population déjà à risques ? Bref, dans la vie, tout se paie, surtout la vie humaine, et d’autant moins quand on est déjà riche et puissant.
La société dépeinte est donc assez terrifiante, surtout quand on pense qu’elle n’est peut-être pas si éloignée de nous qu’il n’y paraît.

Le récit mélange trois arcs narratifs correspondant à trois époques différentes : le passé (lointain) de Théo Miller, sa vie (passée, mais plus proche) au Bureau d’audit des crimes et le présent, alors qu’il est blessé et recueilli par une inconnue sur sa péniche. Mais une alternance narrative serait trop simple !
Claire North a plutôt choisi de raconter les trois époques… en même temps. Ainsi, on oscille sans arrêt d’un Théo Miller à l’autre, parfois au sein de la même phrase. Il faut dire que le style du récit a quelque chose de très impactant. Claire North laisse volontiers des phrases en suspens ; ou alors ses personnages répètent en boucle les mêmes mots voire les mêmes phrases ; ou bien encore elle aligne les mots les uns à la suite des autres, dans des accumulations qui, au premier abord, n’ont ni queue ni tête (car elles imitent le flot de la pensée) mais qui, finalement, font parfaitement sens.
On ne vous le cachera pas : l’entrée dans le récit peut sembler un tantinet hermétique, tant en raison du style que de la façon dont l’histoire est narrée, mais passé un petit temps d’adaptation, cela va mieux et le tout se lit fluidement !

Finalement, cette dystopie est à tous points glaçante. Evidemment, la dérive du système tout privatisé fait peur, et ce d’autant qu’elle est tellement proche. L’autre aspect glaçant, c’est cette inertie qui semble avoir pris possession de la société, les employés exécutant, les puissants continuant comme avant, le reste subissant.

C’est un roman particulièrement sombre que signe Claire North, mais d’une plume si originale qu’on ne peut s’empêcher de tourner les pages ! L’entrée peut sembler hermétique, mais il faut persévérer pour laisser sa chance à l’intrigue de se déployer et d’assembler toutes ses pièces. Une brillante dystopie !

84K, Claire North. Traduit de l’anglais par Annaïg Houesnard. Bragelonne, réédition 7 septembre 2022.

A propos Oihana 677 Articles
Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.

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