Les Kiribati, matériel de fiction

Où sont les îles Kiribati, et pourquoi fascinent-elles tant les auteurs ? Sur le papier, les îles Kiribati ont tout pour plaire : atolls perdus dans le Pacifique, sur la latitude de l’équateur, les Kiribati pourraient bien être la représentation rêvée que les occidentaux se font d’un paradis terrestre. Vivre aux Kiribati, c’est avoir vue sur des étendues d’eau turquoise et les pieds dans le sable blanc…

Mais J. Maarten Troost et Julien Blanc-Gras retournent la carte postale et nous dévoilent, à quinze ans d’écart, l’envers du décor. Foulant le sol de l’île principale, Tarawa, bien après un autre auteur illustre, Robert Louis Stevenson, les deux auteurs font l’expérience d’un archipel pétri de contradictions, où l’on a eu internet avant la télé, où l’on importe du thon en conserve quand la pêche est l’une des seules ressources du territoire, où l’on est extrêmement pauvre, mais où chacun a un toit et mange à sa faim.

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Julien Blanc-Gras nous dévoile une réalité terrible : les îles Kiribati sont amenées à disparaître dans un avenir proche, victimes de la montée des eaux. Le pays a même acheté des terres aux îles Fidji, dans l’éventualité où toute la nation devrait déménager. A partir de ce constat, Julien Blanc-Gras observe un pays où le développement à long terme reste une utopie, un pays qui souffre du réchauffement climatique alors qu’il n’est même pas industrialisé.

Quinze ans auparavant, Maarten et Sylvia emménageaient sur l’île. Jeune et rêveur, Maarten était rapidement confronté à la difficulté de la vie sur Tarawa : l’eau douce est un bien rare, l’électricité est aléatoire, le choix alimentaire plus que limité, les soins de santé sont rudimentaires. Le jeune homme découvre en lieu et place d’un lagon de carte postale une eau souillée où les habitants défèquent et rejettent leurs déchets. Les deux jeunes gens doivent s’habituer à vivre loin de la civilisation, avec tous les inconvénients que cela suppose : Maarten déplore rapidement le manque d’informations, en évoquant notamment son incompréhension du scandale Clinton, car il ne peut saisir que des bribes d’informations, et la pauvreté culturelle de l’île, dont les choix musicaux se résument à la Macarena. Pourtant, Maarten quittera l’île presque à regret, et tirera de son aventure un roman très drôle qui, bien plus qu’un récit de voyage raté, s’avère un document presque anthropologique.

La Vie sexuelle des cannibales, J Maarten Troost, folio 2013

Le choc culturel est moins rude pour Julien Blanc-Gras : pourtant, le jeune homme est là en connaissance de cause. Il observe de l’œil aguerri du globe-trotteur passionné les us et coutumes de l’île et interroge avec passion différents interlocuteurs tous plus intéressants les uns que les autres, aussi bien des « i-matangs », des étrangers expatriés, que des locaux, dont un ancien président et une personnalité royale. La curiosité de Julien Blanc-Gras est le véritable moteur de ce document qui se dévore comme un roman. Il commente non sans humour les différences de mœurs entre l’occident et les Kiribati. En voici un exemple :

 « Toakai a décidé de suivre le squale qui l’a mené jusqu’au bateau salvateur. L’histoire ne parait pas invraisemblable parce qu’il se trouve que l’un des ancêtres de Toakai est un requin. Voilà qui est bien commode. Avant de prendre la mer, il est donc prudent de parcourir votre arbre généalogique. Si par chance il y a un cétacé, un gros poisson, voire un poulpe parmi vos aïeux, vous pouvez partir tranquille.« 

Les Kiribati ne sont sûrement pas le décor rêvé de vos prochaines vacances au soleil. D’ailleurs, les îles ne font l’objet d’aucun autre guide touristique que ces deux livres, et sont desservies de manière très aléatoire par la flotte Air Kiribati, qui selon J. Maarten Troost, est rafistolée au Chatterton. Par ailleurs, l’équipement hôtelier ne correspond pas vraiment aux standards européens. Reste pour vous une solution : voyager en compagnie de J. Maarten Troost et de Julien Blanc-Gras. Pour l’anecdote, le récit de Maarten est arrivé jusqu’aux Kiribati, où le titre a vexé la population. Une des relations de Julien Blanc-Gras s’indigne en protestant qu’il n’y a pas de cannibales aux îles Kiribati. Le récit de Maarten n’est pas non plus consacré à la vie sexuelle des locaux…

  • La Vie sexuelle des cannibales, J. Maarten Troost. Folio, 2013.
  • Paradis (avant liquidation), Julien Blanc-Gras. Au diable vauvert, 2013.

Par Emily Vaquié

A propos Emily Costecalde 667 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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