Le Chemin des morts : âpre et nécessaire

« Puis, parlant cette fois pour lui-même et d’une voix plus basse, il nous a raconté « le chemin des morts ». Chez les Basques, la maison est le centre de tout. L’homme et la femme y règnent ensemble, à parts égales. Ils ont la même dignité, et leurs deux noms sont gravés côte à côte sur le linteau de la porte. Quand un membre de la famille meurt, il est conduit de la maison au cimetière par un chemin particulier, que l’on appelle le chemin des morts. » 

Jeune juriste de 25 ans, François Sureau officie à la commission des recours des réfugiés, chargée d’examiner les demandes d’asile et où les décisions ne sont pas toujours faciles à prendre.
Et voilà qu’arrive sur son bureau le dossier de Javier Ibarrategui, ancien militant basque pro-républicain, exilé en France depuis plus de 10 ans. C’est au narrateur que reviendra le choix final quant à cette demande d’asile.

3471316_6_c20b_le-chemin-des-morts-de-francois-sureau_2c35e382bd90fd31eafccef2f39eaf36

Dilemme, dilemme. Car Franco décédé, et le franquisme aboli, l’affaire pourrait déclencher un conflit diplomatique, d’autant que le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing a retiré aux réfugiés espagnols – basques ou non – leur statut. Accorder le droit d’asile à Javier Ibarrategui, c’est refuser de reconnaître le retour de l’Espagne à la démocratie, et à l’État de droit. Ou donner crédit aux théories fumeuses selon lesquelles des groupuscules terroristes parallèles financés en sous-main par le ministère de l’Intérieur espagnol traquent encore et toujours ceux qui œuvrent et ont œuvré contre le régime franquiste. Et ça, à Paris, c’est tout bonnement inconcevable. Du Pays basque, le jeune narrateur ne connaît rien, si ce n’est que les coutumes y sont fortes, comme celle du chemin des morts, qu’il entend de la bouche d’un basque au comptoir d’un bistrot parisien. Alors il rend son verdict. Et, à l’instar du déroulement des tragédies antiques, le destin se met en marche.

Des années plus tard, il revient sur cet épisode de sa vie, qui n’a cessé de le hanter. Cas de conscience ? Besoin de se libérer d’une culpabilité tenace ? Quoi qu’il en soit, Le Chemin des morts est un texte court et dense : à peine une cinquantaine de pages pour revenir sur la décision d’un juriste intègre, acculé par l’imbrication de l’histoire et de la raison d’État. D’excuses, il ne peut y en avoir si ce n’est, peut-être, celle de s’être tous retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment, englués par la politique internationale. Sans chercher à se dédouaner, ni à banaliser les faits, l’auteur analyse avec justesse les événements. Évitant finement pathos, complaisance et autre légèreté, François Sureau livre une intéressante réflexion sur la justice et le droit, sur les faiblesses humaines et celles du système. Si le texte n’inspire pas une grande confiance en la justice et ses raisonnements, sa sincérité et sa justesse en font un récit éthique, qui interpelle par le tragique de la situation. Une belle preuve d’honnêteté intellectuelle, dans un style sobre, au service d’un passé révolu : Le Chemin des morts est âpre, mais absolument nécessaire.

Le Chemin des morts, François Sureau. Gallimard, 5 septembre 2013.

Par Oihana

A propos Oihana 579 Articles
Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.