Rencontre avec Maggie O’Farrell

Café des éditeurs, un lundi matin ensoleillé. Maggie O’Farrell, de passage à Paris pour la promotion de son nouveau livre En cas de forte chaleur, nous reçoit et répond à nos quelques questions.  N’hésitez pas à relire notre critique d’En cas de forte chaleur avant de lire cette interview.

Pourquoi avoir choisi la canicule de 1976 comme cadre pour votre roman ?

J’avais quatre ans à cette époque. Je m’en souviens, c’est d’ailleurs un de mes premiers souvenirs. Ce fut un événement très important en Grande-Bretagne, je pense que quiconque l’a vécu à l’époque s’en souvient encore aujourd’hui. C’était également une période troublée pour le pays, il y avait des problèmes sociaux et économiques, beaucoup de violence et d’antagonisme. Il faisait si chaud, pour les enfants comme moi, cela représentait une certaine idée de la liberté, parce qu’on pouvait se balader sans vêtements et en profiter. C’est très surréaliste. Le gouvernement était alors effrayé par les conséquences d’une telle vague de chaleur, il redoutait une pénurie d’eau, des émeutes. L’armée a été réquisitionnée.

Cela faisait longtemps que je voulais écrire l’histoire d’une famille qui se retrouve après une longue période d’absence. Situer l’histoire pendant la canicule semblait parfait parce que la chaleur influence les comportements. D’ailleurs, j’ai appris avec surprise qu’avec la hausse de la température, les divorces et les disparitions ont fortement augmenté cet été-là. L’idée était d’étudier la manière dont l’environnement influence les gens.

C’est le premier de votre livre à parler de l’Irlande, le pays où vous êtes née. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Pour différentes raisons. Tout d’abord, la pression était énorme, l’Irlande a déjà produit tellement de génies littéraires ! Tant d’auteurs merveilleux ont déjà parlé de ce pays, il n’avait pas besoin de moi.  Je ne saurais même pas quoi dire ! Par ailleurs, je suis partie d’Irlande à deux ans, je ne me sens pas vraiment Irlandaise. Chaque personne qui a ne serait-ce qu’un quart de sang irlandais veut réclamer cet héritage, mais moi, je ne me sens pas de le faire. Une fois, en Australie, je suis allée à une rencontre où j’étais sensée parler de la littérature irlandaise. Je ne pouvais pas, cela ne me semblait pas juste. Quand je m’en suis ouverte aux organisateurs, et que je leur ai expliqué, ils m’ont dit de ne pas m’inquiéter, que j’étais ce qu’ils avaient de plus irlandais !

Mais l’expérience d’une famille d’immigrés irlandais de la seconde génération en Grande-Bretagne m’intéressait, parce que je pouvais en parler : ce qui se passe quand on rencontre les parents d’un petit copain pour la première fois, l’antagonisme contre les Irlandais, le lot de préjugés et mauvaises blagues que l’on rencontre…C’était une chose normale pour moi, mais les gens ne semblaient pas connaître le racisme que rencontrent les Irlandais au quotidien. Une fois, alors que je préparais un voyage en France avec mon petit ami, son père a vu mon passeport irlandais, et m’a demandé si je faisais partie de l’IRA. J’étais surprise, mais finalement, c’était très courant, au point que cela me semblait normal. J’ai raconté cette anecdote lors d’un dîner et les autres convives étaient choqués. C’est à ce moment que je me suis rendue compte que les gens ne savaient pas, et que j’ai ressenti le besoin d’en parler.

Dans votre livre, les non-dits ont beaucoup d’importance. Vous montrez comment cela peut gâter une relation, comment cela peut influer sur une famille…

Chacun garde des choses pour lui-même, des secrets. Vous, moi, chacun d’entre nous. Ici, la famille va juste prétendre que rien n’est jamais arrivé, parce qu’on doit trouver et conserver un certain équilibre en famille. Il y a un temps pour le silence, et un temps pour la parole

Un des personnages, Aoife, ne sait pas lire. D’où vous vient cette idée ?

 C’est comme une malédiction. Dans les contes de fée traditionnels, le benjamin a toujours une malédiction et doit s’en débarrasser. je voulais donc une sorte de mauvais sort pour Aoife, mais rien de surnaturel. Mon fils a été diagnostiqué dyslexique quand il avait quatre ans et j’ai lu beaucoup de livres à ce sujet pour essayer de comprendre comment l’aider à aller de l’avant. Alors que j’écrivais ce roman, la dyslexie s’est invitée dans le récit : comment vivre avec quelque chose qu’on ne connait pas ? Car, à l’époque, la dyslexie n’était pas reconnue, et nous ne savions pas comment aider les gens qui en souffraient. Personne ne savait comment aider Aoife, elle est donc perdue et doit se débrouiller. Quand je faisais mes recherches sur le sujet, j’ai parlé à beaucoup de personnes. Une femme m’a dit qu’elle était dyslexique,  ne pouvait pas lire. Elle était mariée, avait des enfants, mais personne ne le savait. Ce n’est qu’au bout de soixante ans que son mari a fini par le savoir ! Elle a su trouver différentes stratégies pour cacher ses problèmes de lecture. Par exemple, quand son mari lisait des histoires aux enfants pour les endormir, elle écoutait à la porte et apprenait par cœur le texte, pour pouvoir donner le change plus tard. J’ai trouvé ça fou, de vivre ainsi, et terrible, en même temps.

Et vous, quel genre de lectrice êtes-vous ?

 Je lis tout le temps, et tout ce sur quoi je peux mettre la main ! Je lis principalement de la fiction, mais pas seulement. Il me semble crucial, en tant qu’auteur, de lire, sinon, comment écrire ?

 Vous étiez journaliste littéraire, est-ce-qu’il est difficile de passer d’une écriture journalistique à une écriture de fiction ?

Non, ce fut assez facile. J’écris toujours ponctuellement comme journaliste. C’est juste différent. C’est tellement rapide, vous l’écrivez, dix jours après, c’est dans la presse. C’est fascinant. Alors que pour un roman, cela me prend en général trois ans pour écrire.

Comment écrivez-vous ? Planifiez-vous tout ou écrivez-vous au fil de vos idées ?

Je pars d’une idée, mais sinon, je ne planifie rien, je suis plutôt chaotique ! Mon idée de départ change beaucoup, les personnages prennent leur envol, et c’est quelque chose que j’aime beaucoup ! J’écris plusieurs versions. L’éditeur a parfois son mot à dire pour aider à développer une idée, comme ici la dyslexie.

J’écris quand je peux, car c’est difficile avec trois jeunes enfants ! Je profite des siestes pour écrire. C’est difficile, parfois, mais c’est aussi bénéfique. Cela vous rend plus discipliné et votre manière d’écrire s’améliore.

 La religion et les traditions ont une grande importance dans vos livres, pourquoi ?

C’est une part énorme de l’héritage irlandais. C’est une chose à laquelle on s’accroche en tant qu’immigrants. Cela garde vivant une part de notre pays.

Les voyages ont aussi une grande importance, qu’ils soient physiques comme le départ d’Aoife pour New York, ou de la famille vers l’Irlande, ou mentaux, comme un retour vers le passé. Pourquoi est-ce si important pour vous ?

Il y a quelque chose d’assez étrange dans la manière dont on s’éloigne de notre famille à l’âge adulte, le besoin d’indépendance, puis la manière dont nos familles s’invitent de nouveau dans notre vie dès qu’on a des enfants. Aoife s’en va à cause de ce qu’il s’est passé avec sa sœur et à cause de ses problèmes de lecture. Mais notre relation (ou absence de) avec la famille change au fil du temps, et des choses intéressantes se passent. Les choses changent, c’est difficile pour tout le monde, mais c’est normal et nécessaire. Les voyages représentent ces changements d’une manière plus formelle.

Par Léa et Emily

A propos Emily Costecalde 667 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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