Les vies parallèles de Greta Wells : notre coup de coeur

Une femme, plusieurs époques, plusieurs possibilités. Ne vous êtes-vous jamais demandé à quoi ressemblerait votre vie si vous étiez né un siècle plus tôt ? Nous sommes à New York, en 1985, et la vie de Greta Wells est bien sombre, et sans espoir. Son frère jumeau Félix vient de mourir du sida, et son petit ami de longue date, Nathan, l’a quittée, s’étant senti délaissé pendant l’agonie de Félix. Greta traverse une grave dépression, et, après avoir essayé de nombreux traitements antidépresseurs, elle se retrouve un peu malgré elle dans une salle d’attente, sur le point d’effectuer sa première séance d’électrochocs.

Ce nouveau traitement va avoir des conséquences que personne n’aurait pu prévoir : le lendemain matin, Greta ne se réveille pas dans le New York sombre et glauque de 1985, mais en 1918, le jour de la fête d’Halloween. A l’aube des années folles, et à peine une dizaine de jour avant la fin de la première guerre mondiale, New York est en liesse. Greta retrouve sa tante Ruth, fantasque et passionnée, et surtout, son frère Félix, sur le point de se marier avec la fille d’un sénateur. Greta découvre que, bien loin de l’avoir quittée, Nathan l’a épousée dans ce monde-là, mais qu’il est actuellement sur le front. Enfin, elle découvre que son alter-égo du début du siècle a un jeune amant, Léo. C’est une période exaltante, un peu folle que découvre Greta à l’occasion d’Halloween. Elle découvrira pourtant que 1918 n’est pas une année totalement insouciante.

Les Vies parallèles de Greta Wells, Andrew Sean Greer. L'Olivier, janvier 2014.

Mais Greta est également traitée par électrochocs à cette époque. Et un matin, elle se réveille en 1941, mère de famille, épouse trompée et seule à savoir que l’attaque de Pearl Harbor est imminente, et que la guerre va revenir. Sa tante Ruth vient de mourir dans un accident de voiture, et son frère Felix est marié et père de famille, bien qu’il soit l’amant de son avocat. Il suffit d’une autre série d’électrochocs pour que Greta réintègre sa réalité, avant que le cycle ne se poursuive de nouveau au fil des séances.

La Greta de 1985 fuit le deuil et l’abandon, mais se rend bien vite compte que ni sa vie de 1918 ni sa vie de 1941 ne sont parfaites : elle découvre de nouvelles facettes de ses proches qui ne lui plaisent pas forcément. Ainsi, le Felix de 1918 prise trop les convenances, niant son homosexualité, et se refusant au bonheur, et Nathan, d’abord à la guerre, en revient méchamment éprouvé. Et en 1941, l’absence de Ruth se fait cruellement sentir. Aucun monde n’est parfait, mais Greta va essayer, à sa manière, d’améliorer les choses pour chacune de ses vies parallèles, tout en sentant que ses alter-égos essaient de leur côté de l’aider quand elles se retrouvent à leur tour en 1985. Si le lecteur se demande au début s’il n’évolue pas dans l’esprit tourmenté de Greta, il oublie assez rapidement la possibilité d’hallucinations pour s’abandonner tout entier à l’idée incroyable d’une porte sur des univers parallèles.

Entre ces mondes, les parallèles sont évidents : le SIDA en 1985 fait écho à la grippe espagnole de 1918, l’armistice de 1918 évoque la déclaration de guerre des Etats-Unis de 1941. Andrew Sean Greer fait preuve d’une grande maîtrise : son récit s’articule parfaitement, tel une machine bien huilée et chaque époque nous apparaît clairement, tant dans les paysages que dans les mœurs. Le New York de 1918, avec son métro aérien et ses vielles bâtisses s’oppose au New York de 1985, aux boutiques fermées par la crise et aux gratte-ciels. Et si la Greta de 1941 est ravie de sa vie de femme au foyer, elle sent bien qu’elle incarne tout ce qu’elle réprouve en 1985. Il y a somme toute peu de personnages, ce qui permet à Andrew Sean Greer de travailler en profondeur leurs variantes et de montrer comment l’environnement et l’époque peuvent influer sur un individu. Felix et Nathan sont probablement les deux personnages qui évoluent le plus. En 1985, Felix est mort du sida : il vivait une belle histoire d’amour avec Alan mais a malheureusement été fauché par le mal de son époque. Son homosexualité sera tantôt cachée, tantôt affirmée selon les mondes : il sera parfois en quête de conformité, ou incapable de l’accepter. Sa relation avec Alan sonne juste, mais n’est pas toujours heureuse. L’époque n’est pas toujours clémente avec ce pauvre Félix. Quant à Nathan, on le découvre très marqué par la guerre en 1918, directif et et en quête d’amour, puis doux et agréable en 1941, mais volage. Greta, elle, se fond dans le moule de ses vies parallèles, acceptant de bonne grâce la maternité en 1941 ou l’adultère en 1918. Bien qu’elle soit le personnage principal, c’est probablement le protagoniste que l’on connait le moins bien. Elle essaie de concilier ses différents désirs, mais se rend bien compte qu’elle ne peut pas tout avoir, malheureusement.

On ne peut qu’être touché toutefois par sa peine et son désarroi au début du roman, puis par ses tentatives d’améliorer les vies de ses autres personnalités. On s’attache à chacun des mondes qu’elle visite. Andrew Sean Greer écrit de très belles pages sur les époques qu’il décrit et sur un New York en perpétuelle évolution. Les Vies parallèles de Greta Wells est un de ces romans que l’on quitte en ayant l’impression d’être en deuil ; la fin, particulièrement réussie, nous donne le coup de grâce, ou plutôt le coup de cœur. Car c’est bien un coup de cœur que l’on tient là. Bravo !

Les Vies parallèles de Greta Wells, Andrew Sean Greer. L’Olivier, janvier 2014.

Par Emily Vaquié

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A propos Emily Costecalde 646 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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