Tout ce qui brille, Anna Godbersen.

Ohio, 1929. Cordelia et son amie Letty quittent clandestinement et avec un immense plaisir leur province étriquée, direction New-York. Letty ne rêve que d’une chose : briller sur les planches d’un théâtre, et inscrire son nom en haut d’une affiche. Cordelia, elle, veut retrouver son gangster de père qu’elle n’a jamais connu, et qui hante ses rêves d’orpheline. Arrivées à New-York, leur grand rêve se réalise : elles sont loin des codes poussiéreux d’Union, et elles débarquent dans un univers plus libre et plein de promesses. À New-York, les femmes portent des chapeaux immenses et des tenues chatoyantes, de jeunes hommes audacieux utilisent le ciel comme espace de jeu à bord de petits biplans, et chaque coin de rue dissimule un débit de boisson clandestin. Toute la ville bruisse du murmure des fêtes, de la musique exaltée, des conversations galantes. Les deux filles sont aux anges : la ville est aux antipodes de leur province lointaine et arriérée. Là, elles vont pouvoir prendre un nouveau départ.

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Tout ce qui brille est donc un roman traitant un sujet universel : un nouveau départ, une nouvelle vie, dus uniquement aux actes et aux choix de ces jeunes filles, enfin libérées du carcan des attentes de leurs entourages, le tout sur fond du New-York du début des années 30, peuplé de paillettes, musique, danses jusqu’au bout de la nuit, et alcool à flot : Années folles et Prohibition battent leur plein. Mais sous cet univers brillant, coloré, luxueux et ô combien chatoyant, s’en dissimule un autre, que nos deux naïves provinciales ne vont pas tarder à découvrir avec stupeur – et effroi. Derrière l’alcool frelaté, il y a les tout-puissants bootleggers qui règnent sur les quartiers, derrière la danse, des souteneurs sans scrupules toujours en manque de fraîches et jolies filles à proposer à leurs clients. Letty et Cordelia abordent leur nouvelle vie avec une candeur et une naïveté proprement confondantes. La première, notamment, s’imagine qu’il lui suffira de monter sur les planches pour immédiatement accéder à la renommée. Incapable d’imaginer le pire, elle accorde sa confiance un peu vite et s’en mord bien vite les doigts. Cordelia, de son côté, semble plus mûre et réfléchie, ce qui ne l’empêche pourtant pas de commettre des erreurs de débutante – ce qu’elle est, au demeurant. Le duo est rapidement complété par un troisième personnage de jeune fille en fleur : Astrid, jeune new-yorkaise accomplie, fille d’une divorcée professionnelle, est une étoile montante du gratin local. Elle est de toutes les soirées, jolie, fringante, et fréquente un jeune homme lui aussi bien intégré – mais pas sans défauts. Chacune à leur façon, Cordelia, Letty, et Astrid vont expérimenter leur vie de jeunes (très jeunes) adultes, et faire des expériences capitales, quoique souvent assez douloureuses, qui leur apprendront que la popularité ne suffit pas à combler leur solitude exacerbée. Sous le vernis d’une époque exaltante et enivrante, Anna Godbersen évoque avec justesse le difficile passage de l’enfance à l’âge adulte, et des premières expérimentations du monde, qui ne ressemble jamais à ce qu’on avait imaginé au départ.

L’autre point fort du roman, c’est cette ambiance des Années folles délicieusement fantasque, mais parfois quelque peu oppressante, que l’auteur retranscrit à merveille : la vie semble n’être qu’une longue succession de fêtes, toutes plus réussies et euphorisantes les unes que les autres. L’aspect Prohibition, en revanche, est légèrement sous-exploité : au vu des cataractes d’alcool qui se déversent pages après pages, dans les soirées fréquentées par la jet-set de l’époque, ou dans le speakeasy (bar clandestin) où travaille Letty, on a du mal à imaginer la réalité des descentes de police, ou les nombreux contrôles que subissait la population. L’auteur se rattrape avec une vision assez nette du banc des bootleggers, ces contrebandiers spécialisés en alcool, organisant des soirées très courues (et très alcoolisées, donc), dans leurs palaces défendus par des milices privées armées jusqu’aux dents. Des strass aux pistolets à six coups, il n’y a qu’un pas, et il est rapidement franchi. Car, on s’en doute, tous ces messieurs s’adonnant au même commerce ne sont pas toujours en bons termes, ce qui implique quelques échauffourées musclées entre gangs rivaux.

Les aventures des trois jeunes filles sont aussi faciles qu’agréables à lire : le récit, passant d’une demoiselle à l’autre, est dynamique et prenant, et c’est avec une certaine curiosité qu’on attend de voir comment chacune va se tirer des épineuses situations dans lesquelles elle se fourre. Si l’ensemble est bien mené et prenant, la fin est malheureusement un peu abrupte : la situation est réglée en quelques lignes, et cela manque un tantinet de cohérence. Malgré cela, ce roman historique a tout pour plaire : des personnages charismatiques et qui se prennent en main, un contexte historique bien retranscrit, des péripéties réalistes, le tout servi par un récit fluide et qu’on lit avec plaisir. Voilà un roman idéal pour aborder les Années folles avec les jeunes (et moins jeunes) lecteurs !

Tout ce qui brille, tome 1, Anna Godbersen.  Le Livre de Poche, octobre 2013.

Par Oihana

Mois de mars

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Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.

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