Vies volées : à la recherche des disparus argentins

Vies volées, Matz, Mayalen Goust, Rue de Sèvres

BANDE-DESSINÉE HISTORIQUE — De 1976 à 1983, la dictature militaire argentine arrache à leurs familles quelques 500 bébés. Les parents, généralement des opposants, sont assassinés, leurs corps balancés dans les fleuves depuis des hélicoptères ; les bébés, eux, sont placés dans des familles proches du régime. Le tout dans la plus grande discrétion.
Il y a quatre ans, nous vous parlions du roman de Vivian Lofiego, Le Sang des papillons, qui évoquait la fâcheuse tendance des opposants argentins à disparaître ; aujourd’hui, nous vous parlons de Vies volées, la bande-dessinée de Matz (au scénario) et Mayalen Goust (à l’illustration) qui, elle, va évoquer ces enfants volés à leurs parents et dont toute trace a disparu.

Buenos Aires, 1998. Mario, 20 ans, coulait des jours heureux, jusqu’à ce que l’affaire des bébés volés soit tellement médiatisée. Or Mario a de quoi s’inquiéter : il ne ressemble franchement ni à son père, ni à sa mère. Les albums photos familiaux ne montrent aucune image de sa mère enceinte. Et, surtout, ses parents ne répondent à aucune de ses questions… Une seule solution à son dilemme : faire faire un test ADN, quitte à bouleverser sa vie. Après mûre réflexion et une rencontre avec les grands-mères de la place de Mai, il se rend donc à la clinique, accompagné de son ami Santiago, un beau parleur qui succombe sans tarder au charme de Victoria, l’infirmière chargée de faire les prélèvements ADN – après tout, les belles rencontres peuvent se faire partout.

Malgré un sujet assez lourd, Matz et Mayalen Goust livrent une bande-dessinée qui se lit presque d’une traite. Le trait de la dessinatrice est léger, les couleurs utilisées très fraîches, ce qui contraste avec l’ambiance de l’histoire, plutôt pesante. Et celle-ci n’est pas uniquement due à la dictature, qui est plutôt là en toile de fond. Ce qui occupe le devant de la scène ici, ce sont les questions de la quête des origines, de l’identité et de la construction de soi. Car, évidemment, se découvrir adopté, arraché à une famille d’opposants politiques et remis en douce à des familles proches du régime, a de quoi traumatiser.
Et c’est bien ce traumatisme qui va se retrouver au centre de l’histoire : traumatisme de ceux qui se découvrent adoptés, de leurs proches, mais aussi des familles qu’on a détruites, en assassinant les uns et en dissimulant les autres. Si l’histoire débute avec la quête de Mario et Santiago, elle va rapidement nous faire découvrir d’autres personnages cherchant eux aussi à débusquer les secrets du passé. Et ce qui est intéressant, c’est que le scénario ne présente pas une histoire manichéenne, ni une seule possibilité : au contraire, on traverse quelques gris et on comprend mieux la difficulté du combat, tant la situation peut différer d’un enfant volé à un autre, d’une famille à une autre.

Peu à peu, la quête de sens prend le pas sur les personnages dont on suit les parcours : leurs destinées sont parfois rapidement narrées, à grands renforts d’ellipses, au profit de l’impact qu’ont eues les révélations sur leurs existences. D’aucuns pourraient trouver que les personnages sont donc quelque peu superficiels, mais cela donne à la bande-dessinée une certaine universalité. De même, la fin, ouverte et douce-amère, rappelle que le combat n’est pas terminé et qu’il reste de nombreux cas à élucider.

Car si la quête de Mario et de Santiago connaît un point final, ce n’est pas le cas de toutes les personnes qui ont souffert de cette dictature. En effet, celles que l’on appelle désormais les Grands-mères de la place de Mai défilent depuis 1977 sur la fameuse place, devant le palais présidentiel, réclamant la justice pour les enfants assassinés et leurs petits-enfants volés. Et en quarante ans, seules 125 familles ont été réunies (sur quelques 500 bébés volés). Mais des histoires comme celles de Mario et de Santiago, il y en a eu, alors il est permis d’espérer !

Vies volées, Matz et Mayalen Goust. Rue de Sèvres, 10 janvier 2018.

A propos Oihana 471 Articles
Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.

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