Mille femmes blanches en quatre romans

Mille femmes blanches

FRESQUE HISTORIQUE AMÉRICAINE — Que… quoi ? Je me rends compte que je n’ai consacré aucun article distinct aux romans de Jim Fergus, malgré une lecture très enthousiaste du premier volume des aventures de May Dodd, puis du suivant. Je viens de lire les deux derniers tomes de cette série historique de haute volée, et de fait, je répare avec plaisir cette injustice !

Mille femmes blanches, le best-seller à l’origine de tout

Il y a vingt-deux ans, les éditions du Cherche-Midi publient un roman américain qui a rencontré son petit succès sur le marché anglo-saxon : Mille femmes blanches. Le récit historique de Jim Fergus rencontre étonnamment un succès encore plus fort chez nous. Le titre vous intrigue peut-être ? On vous en dit plus.

En 1874, les conflits entre le gouvernement américain et les Amérindiens font rage. Nous sommes seulement deux ans avant la tristement célèbre bataille de Little Big Horn. Jim Fergus imagine une conversation entre le chef Cheyenne Little Wolf et le président Grant, pendant laquelle se décide une chose étonnante. Dans un geste de paix, Grant propose d’envoyer mille épouses blanches aux Indiens. Celles-ci favoriseront leur intégration en douceur à la société américaine. Un beau projet ? Pas vraiment.

Bien sûr, l’opinion publique s’offusque : comment, quoi ? Fournir des femmes blanches aux sauvages, les envoyer y être des esclaves sexuelles et pire, les mères d’enfants métissés ? Mais le gouvernement ne va bien sûr pas choisir les fiancées indiennes parmi la fine fleur de la bonne société de la côte est : il ratisse dans les asiles, dans les prisons, dans les quartiers malfamés. En lieu et place des mille épouses civilisatrices, le gouvernement réunit une centaine de criminelles et de femmes de mauvaise réputation. May Dodd est l’une d’entre elles. Internée par son propre père car elle vivait avec un homme hors mariage, la jeune femme, qui s’est vu retirer ses deux enfants, est prête à tout pour sortir de l’asile où elle ne connait que tortures et violences sexuelles. L’histoire de May sera le fil rouge de l’ensemble des romans qui suivront.

May devient en effet l’épouse du chef Little Wolf. Intégrée dans la tribu Cheyenne, May nous livre le quotidien d’une squaw dans cette atmosphère décadente de fin d’un monde. Car, en 1874, les Indiens sont peu à peu contraints de céder le continent au gouvernement américain. Bientôt, ils seront parqués dans des réserves et considérés comme soumis… La fin d’un monde, à tout point de vue. Le roman est de fait déchirant, parfois extrêmement violent. Véritable lettre d’amour à la culture amérindienne, c’est un récit historique de haute volée. Énorme coup de coeur pour ma part !

La Vengeance des mères : retour chez les Cheyennes presque vingt ans après

Presque vingt ans après avoir publié Mille femmes blanches, Jim Fergus crée l’événement en livrant à ses lecteurs un deuxième volet, consacré cette fois avant tout aux jumelles Kelly, personnages secondaires truculents du premier roman. De manière étonnant, ce roman paraît en France avant de trouver sa place sur le marché américain : une manière de reconnaître que Fergus a su trouver son public avant tout chez nous. S’il s’est passé précisément 18 ans entre la première parution du best-seller d’origine et cette suite, Jim Fergus n’a rien perdu de la puissance de sa plume. Le récit, presque entièrement centré sur le deuil vécu par les jumelles Kelly qui ont perdu leurs enfants à la fin du premier volume et sur, comme le titre l’indique, leur vengeance, est incroyablement fort et terrible. Toute l’atrocité de la répression américaine apparaît de manière extrêmement crue dans ce roman qui ne ménage ni ses personnages, ni son lecteur. Mais pas de manichéisme chez Fergus qui montre également la violence dont étaient capables les Indiens. Dans ce monde où tout le monde s’entretue… quel avenir pour la jeune génération ? Telle est la question que semble poser ce tome pivot d’une grande puissance.

Les Amazones : la fin d’un monde

Considéré comme le dernier tome de la trilogie Mille femmes blanches (nous expliquerons en quoi plus tard), Les Amazones est un récit plus cruel que jamais. Les mois passent, et la situation des Indiens devient de plus en plus précaire. L’Amérique en est à un stade de son histoire où celle-ci, en marche forcée, semble évoluer de semaine en semaine. Les grands espaces se vident de leurs bisons et se remplissent de pionniers, puis de fermiers. Le temps de la « frontière » semble se terminer. Pour les Indiens, seules deux solutions semblent se profiler : capituler et rejoindre une réserve, où ils sont condamnés à avoir faim, et froid, ou mourir dans une dernière action d’éclat. Les personnages que l’on a appris à aimer dans les premiers tomes sont donc confrontés à un choix terrible. Les jeunes femmes envoyés par le gouvernement ont embrassé pleinement leur nouvelle identité indienne. Déchirées entre deux mondes, elles incarnent, malgré elles, le dilemme que connaîtront les futures jeunes générations d’Indiens.

Dans ce tome, Jim Fergus enterre quelques personnages emblématiques et en ressuscite d’autres. Avec un goût prononcé pour le romanesque, il place ses personnages dans un danger permanent. Au sein de cette histoire hautement dramatique, il fait émerger des personnalités féminines fortes et combatives, à la fois guerrières et mères. À travers leurs journaux intimes, elles se font les spectatrice de l’Histoire en marche. Variant les points de vue et les narrations, il propose un regard complet sur la situation dans les grandes plaines en 1876.

May et Chance : l’épilogue

L’éditeur compte ce roman comme un livre à part, renonçant de fait à faire de Mille femmes blanches une tétralogie. En effet, ce récit se distingue déjà par sa mise en page : l’auteur n’utilise plus la narration polyphonique et reprend l’histoire de May de manière plus classique, bien que toujours à la première personne. Le terme d’épilogue n’est pas usurpé : c’est une manière de clore une bonne fois pour toutes cette fois-ci l’histoire de May. Il ferme ainsi toutes les boucles narratives entamées plus tôt et offre au lecteur, enfin, un happy end. C’est un roman donc étonnamment réconfortant, mais également moins fort que le premier tome (aucun des volumes, bien que tous passionnants, n’arrivera à la cheville de Mille femmes blanches, qui aurait très bien pu rester un tome unique, pour être tout à fait honnête).

Dans ce roman, on sent encore davantage la fin du monde des Indiens. May prend de la distance, tant physiquement qu’émotionnellement, avec la tribu. Elle redécouvre le monde des villes, sera même amenée à voyager. Le roman se termine même en France. La parenthèse indienne de May s’est refermée, et l’Amérique entame un nouveau chapitre de son histoire. Cependant, la violence et le deuil continuent à peser de tout leur poids sur le récit. Roman engagé, comme les précédents, May et Chance dénonce le génocide commis par le jeune état américain dans sa volonté de soumettre le continent tout entier. La « Manifest Destiny » écrase tout sur son passage : c’est dans un sillage de destructions et de meurtres que le gouvernement américain parviendra à s’approprier tout le coeur du pays. C’est terrible, et Jim Fergus ne cache rien de ces atrocités, n’hésitant pas à les décrire pour que le lecteur sache sur quoi est fondé ce pays… Bouleversant.

Dernier tome paru : May et Chance, Jim Fergus. Le Cherche-midi, 2022. Traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre.

A propos Emily Costecalde 998 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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