Trois langues dans ma bouche : un excellent cru !

Frédéric Aribit, originaire de Bayonne, est professeur de lettres, spécialiste de Georges Bataille, mais également critique littéraire. L’étroit rapport qu’il entretient avec les lettres, la littérature, les langues, débouche naturellement sur son premier roman, Trois langues dans ma bouche, qui vient de sortir chez Belfond.

Tout commence avec cet article de presse, lu à la plage, narrant la querelle mortelle entre les deux derniers locuteurs de l’ayapaneco, langue indigène mexicaine, qui accélérera sa disparition ; l’anecdote rappelle au narrateur cette nouvelle de Kozstolanyi, dans laquelle un homme hongrois parle à un autre, bulgare, sans rien connaître de la langue de son interlocuteur. L’article de presse et le souvenir de lecture sont bientôt remplacés par la vision de deux filles sortant de la plage, et léchant tour à tour la même glace.
Trois acceptions, trois histoires de langues qui vont se télescoper. À ces instantanés s’ajoutera une demie conversation téléphonique de la mère en basque (la langue maternelle du personnage), surprise et reconstituée, à grand peine. À l’instar d’une madeleine proustienne, cet échange va faire remonter des souvenirs, des idées, des mots, des choses sues et oubliées, et d’autres à jamais inconnues.

trois langues dans ma bouche

Le personnage prend pleinement conscience de ce qu’il a perdu : sa langue maternelle. La prise de conscience n’est pas brutale : on sent bien que c’est quasiment une question de tous les instants, une question qui revient lorsque, subitement, des mots, phrases, ou comptines qu’il pensait oubliées ressurgissent brutalement, et qui est ravivée par cette semi-conversation perçue. Le projet de Frédéric Aribit, avec Trois langues dans ma bouche est donc de réfléchir à cette langue perdue, et surtout à ce qu’il advient lorsqu’on se coupe de sa langue maternelle : à mi-chemin entre l’essai réflexif, l’autofiction, et le roman contemporain, le texte explore l’importance de la langue.

La langue maternelle fait partie de ce qui définit la personne et, selon les linguistes, il est impossible d’avoir deux langues maternelles : l’une finit toujours par écraser l’autre. Dans le cas de Frédéric Aribit, c’est « la langue des grand-mères » qui est « tombée au fond de sa gorge ».
Or, dans cette région frontalière traversée par des sphères linguistiques importantes (le basque, et le français ; trois si l’on rajoute le voisin espagnol), choisir sa langue n’est pas un acte anodin. Entre l’officielle et l’intime, il y a un gouffre identitaire, que le narrateur ressent pleinement : il parle français, il est « l’ennemi », en quelque sorte. Il parle basque, il est donc un indépentantiste armé convaincu. Entre les deux, aucune demi-mesure, pas de place pour les entre-deux. Le roman est donc fortement lié à l’histoire politique des années 80-90 : les instantanés se succèdent, du lyrisme de la poésie basque, aux cacophonies des protestations.

Mais, là où Frédéric Aribit marque son plus grand coup, c’est qu’il ne livre pas un texte régional ou régionaliste. Partant de son statut particulier de bascophone, il invite le lecteur à une réflexion plus vaste sur la question de la langue, maternelle, d’adoption, ou celle que l’on choisit et embrasse de bon cœur – la littérature, en ce qui concerne le narrateur.
Mené d’une plume riche, au phrasé élégant et travaillé, Trois langues dans ma bouche est un texte à vocation universelle, et d’une grande justesse !
Alors ne vous laissez pas rebuter par la couverture peu engageante, et découvrez cet excellent texte !

Trois langues dans ma bouche, Frédéric Aribit. Belfond, 22 janvier 2015. 

 

Par Oihana 

A propos Oihana 711 Articles
Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.

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