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No Home : un premier roman magistral !

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FRESQUE FAMILIALE ET HISTORIQUE — C’est un premier roman. Je le referme, incrédule, et je me le répète : c’est un premier roman. Il y a tant de maîtrise, tant de maturité dans le roman de Yaa Gyasi qu’on s’étonne lorsque l’on apprend que c’est l’oeuvre d’une primo-romancière. Bravo, donc ! Aujourd’hui, nous vous parlons donc avec beaucoup de plaisir de No Home, ce roman fraîchement traduit par les éditions Calmann-Lévy, qui a fait beaucoup parler de lui aux États-Unis, où il a été encensé par la presse, et à la foire du livre à Londres, où il a fait sensation.

No Home, c’est une fresque familiale et historique qui court sur trois siècles, et sur deux continents, l’Afrique et l’Amérique. C’est une oeuvre d’une ambition rare : en effet, suivre deux branches d’une famille sur autant de temps demande de l’amplitude. Il est donc facile de se perdre dans les ramifications d’une histoire aussi vaste ! Mais Yaa Gyasi s’en tire avec les honneurs : plutôt que de lasser son lecteur avec un récit linéaire, elle opte pour des chapitres bien structurés, maniant l’ellipse avec justesse. Grâce à ces chapitres, qui alternent entre Afrique et Amérique, le lecteur découvre la destinée de deux soeurs, nées de la même mère, mais pas du même père, dans l’Afrique du XVIIIe siècle. Au Ghana, à l’époque, les Britanniques ont instauré un commerce très lucratif : celui de la traite des esclaves. Effia et Esi y seront toutes deux mêlées… mais pas du même côté, car elles sont nées dans des villages rivaux, l’un traitant avec les Britanniques en leur livrant les prisonniers qu’ils font au fil de leurs guerres. Ainsi, si Effia devient l’épouse africaine du capitaine britannique du fort de Cape Coast, et sera traitée avec les égards dus à son rang, et verra même son fils aller étudier en Europe, Esi, elle, est capturée et jetée sans ménagement dans les cachots du fort, dont elle ne sortira qu’enchaînée, direction la cale d’un bateau. Au bout du périple : l’Amérique, et une vie de servitude dans les champs de coton.

No Home, Yaa Gyasi, Calmann-Lévy

Ainsi se déroule l’histoire de la famille engendrée par ces deux femmes. Chapitre après chapitre, le lecteur parcourt la lignée d’Effia et d’Esi jusqu’à notre époque. Par leur biais, il découvre l’évolution du Ghana d’un côté, l’esclavage puis la ségrégation aux États-Unis de l’autre. Et c’est juste passionnant. Ferré dès les premières pages par le récit de la jeunesse d’Effia dans son petit village, le lecteur peine à lâcher le récit de Yaa Gyasi. No Home est de ces livres qui vous feront faire une nuit blanche, tant vous aurez envie de savoir ce qu’il advient des différents personnages.

Ceux-ci se cherchent. Les descendants d’Effia sont en quête de leur identité : métis, ils peinent à trouver leur place au Ghana, car ils sont tiraillés entre leur identité africaine et leur ascendance européenne. Leur passé esclavagiste est tout aussi dur à porter. Le pays tout entier est divisé par cet odieux commerce qui a enrichi les uns et détruit la famille des autres. Quant à ceux d’Esi, leur quotidien est fait de peur et de misère : d’abord esclaves, ils redoutent le fouet, la séparation, le viol. Devenus libres, ils craignent la colère de l’homme blanc, qui peut, malgré l’abolition de l’esclavage, balayer leur vie d’un revers de main. On nous montre une Amérique à deux vitesses où, même au XXe siècle, dans une ville aussi réputée progressiste que New York, un Afro-Américain peut avoir peur pour sa vie…

Yaa Gyasi brode avec talent l’histoire de ses personnages, entremêlant réalité historique et anecdotes familiales : c’est un récit à la fois hautement documenté et extrêmement émouvant, qui nous montre l’Histoire de deux pays à échelle humaine, familiale. Forte d’un talent de conteuse indéniable, Yaa Gyasi nous immerge dans deux univers très distincts, nous faisant découvrir aussi bien le quotidien d’un petit village ghanéen avec ses moeurs et ses croyances, que la vie dans le Maryland, à deux pas de la célèbre ligne Mason-Dixon qui sépare le sud esclavagiste du nord libre… Nous avons là un grand, grand roman, qui plaira notamment à tous les amateurs de littérature américaine, mais également à tous ceux qui aiment suivre une famille au fil des siècles. Yaa Gyasi, nous avons déjà hâte de lire votre prochain roman !

No Home, Yaa Gyasi. Calmann-Lévy, 2017. Traduit de l’anglais par Anne Damour.

 

A propos Emily Costecalde (612 Articles)
<p>Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.</p>
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4 Commentaires le No Home : un premier roman magistral !

  1. Ce roman me tente tellement, merci pour cette jolie chronique!

  2. Je ne savais pas qu’il avait enfin été traduit! Bonne nouvelle! 🙂

  3. J’aime beaucoup ce genre de fresques familiales, très tentant !

  4. Superbe Roman, pourtant pas féru des sagas mais là… Les personnages tous passionnants se succèdent avec fluidité pour nous faire éprouver la tourmente historique de l’esclavage jusqu’à nos jours. Merci pour la splendide découverte. A dévorer, plusieurs fois.

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