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Rencontre avec Rainbow Rowell !

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INTERVIEW — Rainbow Rowell a écrit de nombreux romans pour les adolescents et jeunes adultes, dont Eleanor & Park, Fangirl et Carry On, ce dernier faisant quelque peu figure d’ovni. Au cours du Salon du Livre de Paris, nous avons le plaisir et le privilège de la rencontrer, afin de lui poser quelques questions sur son travail.

Café Powell : Bonjour Rainbow Rowell et merci de nous accorder cette interview. Chez Café Powell, nous avons lu Eleanor & Park, Fangirl et Carry on et c’est un triplé gagnant, car nous avons toutes deux adoré nos lecture.

R.R. : Oh, merci !

Et on va attaquer cette interview avec Fangirl ; d’où vous est venue l’inspiration pour cette histoire ?

J’ai commencé à écrire après la fin des films Harry Potter ; je suis très fan d’Harry Potter et, quand ça s’est terminé, je me suis retrouvée seule. Alors j’ai commencé à lire de la fanfiction sur Harry Potter. J’étais très impressionnée par le monde de la fanfiction et du fandom et je me suis dit « Que ce serait-il passé pour moi si j’avais eu accès à ça, à toute cette communauté, et si j’avais eu internet à cet âge-là ? » Voilà l’inspiration de Fangirl.
Je pense que j’aurais été mieux si j’avais eu accès à Internet à cet âge-là mais, en même temps, je pense que l’anxiété sociale aurait été plus aigüe chez moi, j’aurais été plus timide. Je suis comme Cath, en ce sens, assez timide. Internet a ces deux facettes, la bonne et la mauvaise : Cath est très protégée dans ce monde, elle est confiante mais elle est terrifiée à l’idée de quitter sa chambre.

Y a-t-il eu des modifications entre la version de Carry On que l’on lit dans Fangirl et la version finale de ce titre ?

Quand j’ai écrit Fangirl, je n’avais pas l’intention d’écrire Carry On, de prolonger l’histoire. Les parties sur Simon et Baz étaient là simplement pour alimenter l’univers de Fangirl. Mais quand j’ai terminé Fangirl, j’avais des personnages principaux, une histoire d’amour, un méchant, un système de magie… c’était très difficile de laisser tomber tout ça, de ne pas m’en servir, finalement.
J’adore Baz, j’aime aussi Simon, bien sûr, mais pas autant que Baz. Et ils n’ont pas vraiment eu d’histoire dans Fangirl. Or, je voulais vraiment qu’ils aient leur histoire et qu’ils aillent au bout de celle-ci.
J’ai écrit Carry On comme on écrit une fanfiction pour mettre deux personnages ensemble alors qu’ils ne l’étaient pas : c’était pour faire une histoire qui soit une sorte de fanfiction de ce qui existait déjà. Et puis, ça s’est élargi, ça s’est transformé en propos sur ma relation avec les œuvres de fantasy, sur la figure de l’Élu en général. Et du coup, c’était devenu un peu surprenant, parce que c’est mon livre avec le plus de politique et de religion, et dans lequel on parle vraiment de cette idée de l’élu. Et surtout, c’est écrit de mon point de vue et non de celui de Cath. Je crois que qu’on lit ou qu’on écrit de la fanfiction ou de la fiction parce qu’on a besoin de quelque chose. Et je pense que quand Cath écrivait de la fanfiction, elle avait besoin d’autre chose que moi. Ce qui est fou, parce que c’est moi qui ai créé Cath !

C’est assez logique, au fond !

Je pense que les lecteurs et auteurs de fanfiction comprennent mieux les rapports entre Fangirl et Carry On que d’autres personnes : ils prennent l’histoire, mais ils en perçoivent toute la souplesse.
Quand on est lecteur ou auteur de fanfiction, on peut lire des centaines de versions de la même histoire de deux personnages, des histoires complètement différentes, sans être  embrouillés ; on peut lire toutes ces histoires et accepter toutes ces vérités.

On va parler un peu des thèmes développés dans les romans ; dans Fangirl, il est pas mal question de maladie mentale (au travers de la figure du père, mais aussi de Cath) ; dans Carry On, il est question d’homosexualité : en France, il y a une vraie frilosité envers la littérature pour les jeunes dès lors qu’il y a des sujets un peu « tabous », comme ceux-là. Est-ce que pour vous, la littérature pour les jeunes (ados et jeunes adultes) est un bon vecteur pour ces thèmes, pour ouvrir (peut-être) l’esprit des lecteurs ?

Aux Etats-Unis, Eleanor & Park a été banni plusieurs fois, à la demande de différents groupes. C’était surtout pour le langage mais aussi à cause de ce que vit Eleanor – je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler. Je pense que c’est extrêmement facile de prendre un livre, d’entourer des mots, les sortir du contexte et de dire « Ce livre est dangereux ! ».
Mais mes livres sont écrits du point de vue des adolescents donc ça parle de ce que vivent les adolescents. Donc ça parle de sexe (les bons et les mauvais côtés), de harcèlement, de racisme, car ce sont des choses qui arrivent aux adolescents, ça fait partie de leur monde. Je pense que c’est stupide d’écrire sur le monde des adolescents sans parler de ce qui les touche vraiment.
Eleanor et Park ne s’adonnent pas au sexe (spoilers !), ne boivent pas, ne fument pas, ils essaient d’être gentils et, curieusement, c’est le livre que les gens attaquent le plus. Pourtant, je pense que c’est le livre qui contient le plus d’espoir. J’essaie de créer une réalité dans le livre ; je n’ai pas envie de faire du mal aux adolescents, je m’attache à décrire la réalité qu’ils connaissent.

Et pour revenir à Carry On, je ne pense pas que l’homosexualité soit un sujet d’adulte. C’est juste un sujet. Et je pense que les adolescents et les enfants n’ont pas besoin d’être protégés de l’homosexualité. Je comprends les parents qui souhaitent protéger leurs enfants de sujets comme les abus sexuels ou la toxicomanie, mais l’homosexualité n’est pas un sujet contre lequel il faut protéger les enfants : cela existe, c’est une réalité et c’est tout.

Eleanor & Park, Rainbow Rowell, PKJ

Pourquoi avoir choisi les années 1980 pour Eleanor & Park ?

C’est l’époque à laquelle j’étais adolescente. Je pense qu’il y a une grande tradition des artistes qui créent l’art en s’inspirant du passage à l’âge adulte. Et je pense qu’on se souvient de l’âge de 17 ans beaucoup plus clairement que d’autres moments de la vie. À 17 ans, il se passe des tas de choses en même temps mais on n’a pas forcément le temps de faire le tri entre ces choses. Quelque part, j’avais envie de retourner à cette époque-là et de faire le tri pour essayer de comprendre.

Pourquoi avoir voulu rendre chèvres les lecteurs avec les trois mots anonymes de la fin ?

Je ne sais pas exactement mais, pour moi, c’était vraiment la meilleure façon de terminer le livre. J’ai écrit cette fin assez tôt et j’ai su, tout aussi tôt, en écrivant le livre, qu’il se terminerait de cette façon-là. Et finalement, ce qui est important, ce n’est pas tellement le contenu de la carte, mais bien qu’Eleanor l’ait envoyée !
(NdR : n’hésitez pas à partager vos conclusions sur le contenu de la dite-carte en commentaire ! Au sein de l’équipe, nous sommes partagés !)

On a déjà un petit peu abordé le sujet toute à l’heure, mais je voudrais revenir sur la censure d’Eleanor & Park ; en France, il y a quelques temps, un album jeunesse a été censuré, notamment par des politiques, car on y voyait des gens nus, alors que le propos du livre était de montrer que, quelle que soit notre couleur, notre corpulence, notre identité, nous sommes tous des êtres humains. Résultat, on a vu le livre à la télé, on en a parlé à la radio, des tas de gens l’ont lu et l’ont acheté, bien plus que si personne n’avait rien dit.
La censure d’Eleanor & Park a-t-elle eu un impact sur le livre ?

(En riant) C’était un livre avec des gens nus et il a été censuré ? Mais c’est l’Europe, ici, et il y a des gens nus partout !
Plus sérieusement, pour Eleanor & Park, oui, cela a eu un impact positif sur les ventes. Aux Etats-Unis, il y a la semaine des livres censurées (Banned Books Week), durant laquelle les lecteurs mais aussi les institutions mettent en avant et lisent les livres qui ont été censurés – souvent par des gens qui n’ont même pas vraiment lu le livre, d’ailleurs. Or, Eleanor & Park  a été banni pile cette semaine-là, ce qui fait que cela a eu un impact sur les ventes du livre ; c’était juste une question de bon timing.

Mais le problème, c’est que si les ventes augmentent, le livre reste interdit dans certaines classes ou certains endroits. Les enfants à qui le livre est destiné et qui pourraient y piocher des choses n’y ont pas accès. Et ça, c’est douloureux pour un auteur. Sans compter que cela met en péril le travail des bibliothécaires, des professeurs qui voudraient partager ce livre. Oui, c’est vraiment douloureux.

Et d’un point de vue pratique, vous avez reçu un courrier vous informant que le livre était banni ou vous l’avez appris par Internet ?

Je l’ai découvert sur Twitter. Récemment, quelqu’un a écrit une fanfiction sur Eleanor & Park qui était très sexuelle. Et cela a été lu à la radio comme si c’était mon livre ! Évidemment, les parents étaient tous furieux mais ils n’avaient aucune compréhension du domaine de la fanfiction. Pour eux, c’était mon histoire. Alors que les fanfictions sont très éloignées de mon travail. Et quand ils ont cherché sur Google, ils sont évidemment tombés sur ce texte, mais sans comprendre qu’il s’agissait d’une fanfiction. Cette histoire n’a pas aidé pour la réputation d’Eleanor & Park – et, encore une fois, tout se passe sur Internet.

J’ai vu qu’il avait été question d’une adaptation pour Eleanor & Park : qu’en est-il ? C’est toujours d’actualité ?

Sans être totalement immodeste, Eleanor & Park est un livre super populaire. Et pour finir avec la censure, les groupes qui la réclament sont souvent restreints et n’ont presque jamais lu le livre. Le projet d’adaptation était quelque chose de très excitant mais aussi un peu bizarre : j’ai écrit le scénario et puis ensuite, il ne s’est rien passé pendant deux ans. Donc j’ai récupéré les droits. Mais je ne voulais pas d’un mauvais film, donc ce n’est vraiment pas un problème pour moi !

On va terminer avec une dernière question : comment accueillez-vous les fanfictions sur vos romans ? Car il y en a des tas !

Je trouve que c’est très touchant de savoir que des lecteurs ont été tellement passionnés par une histoire qu’ils veulent l’écrire à leur tour car moi aussi j’ai été une fan avertie et j’ai fait partie de ce processus. Donc je suis contente et émue de voir toutes ces fanfictions, mais je ne les lis pas.

Merci beaucoup, Rainbow Rowell, d’avoir répondu à nos questions ! Bon salon du Livre, et bon séjour à Paris !

A propos Oihana (403 Articles)
Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.

2 Commentaires le Rencontre avec Rainbow Rowell !

  1. Très intéressante interview ! Je n’ai lu qu’Eleanor & Park et, j’avoue, j’avais été un peu déçue (j’ai bien aimé mais j’étais trèèèès loin du coup de coeur que tant de lecteurs ont eu). J’ai bien envie de lire Fangirl malgré tout.

    • Emily Costecalde // avril 7, 2017 á 8:28 // Répondre

      ça a parlé à mon petit coeur de gamine de dix-sept ans (depuis dix ans, mais on ne va pas chipoter)

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  1. Fangirl, Rainbow Rowell. « Encres & Calames

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