Big Easy, Big Novel

Big easy, c’est le surnom de la Nouvelle Orléans, ville doucement décadente, tantôt langoureuse, tantôt frénétique. Ruta Sepetys, auteur d’un très remarqué premier roman (Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre), nous plonge dans la moiteur du Vieux Carré des années 50 et nous montre un quartier étouffant, gangrené par la prostitution, l’alcool et la mafia.

En 1940, Josie et sa mère quittent Detroit pour la Louisiane. Josie n’a que sept ans mais la vie l’a rendue pragmatique et plus mature que son âge. Sa mère est prostituée : elle est égoïste, et vénale, et Josie ne peut pas compter sur elle. Après la destruction en 1917 de Storyville, le quartier de la prostitution à la Nouvelle Orléans, les bordels ont déménagé et ont désormais pignon sur rue dans le quartier français. Josie essaie de survivre dans cette ville impitoyable, où rien n’est facile, si ce n’est les filles.

Nous retrouvons Josie à dix-sept ans, en 1950. Elle vit désormais au-dessus de la librairie Marlowe, où elle travaille avec Patrick, le fils du patron. Sa mère est toujours prostituée, dans la maison close tenue par la redoutable Willie. Josie aimerait bien quitter la Big easy, où la honte lui colle à la peau. Les murmures sur son passage, les regards lubriques, tout lui rappelle qu’elle est la fille d’une putain. Un jour, un homme de belle prestance entre dans sa librairie : Josie se prend à rêver. Elle ne connait pas son père : et si c’était ce beau gentleman, qui a su voir au-delà de sa condition, qui lui a fait comprendre qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait de sa vie ? Mais le gentleman meurt dans la nuit, et l’affaire remue bientôt toute la ville. Parallèlement, Josie fait une nouvelle rencontre : Charlotte, une jeune fille de bonne famille qui étudie à Smith. Smith…Une université de renom ! Josie décide alors de tout faire pour partir étudier à Smith, à l’autre bout du pays.

Dans la Big Easy, rien n’est simple pour Josie, sans fortune, sans famille autre qu’une mère menteuse et voleuse. La jeune fille doit lutter pour obtenir la moindre chose. Les difficultés de la vie ont forgé le caractère de la jeune fille. Elle a la langue bien pendue, l’esprit pratique, et sait se défendre. Malgré son enfance, la jeune fille est également cultivée. Elle aime les livres plus que tout, et partage une véritable complicité avec Patrick, de quelques années son aîné, son collègue et son meilleur ami.

Placée sous la protection de Willie, mère maquerelle et redoutable femme d’affaire, Josie a beau être chez elle à La Nouvelle Orléans, où elle a ses habitudes et bien des amis (Cokie le chauffeur de taxi quarteron, Dora et Sweety les prostituées, Jesse le marchand de fleurs), elle ne rêve que de partir de cette ville chaude et décadente, pour commencer une nouvelle vie là où elle ne serait pas connue comme la « fille de Louise ».

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Dans ce roman dense et très visuel, Ruta Sepetys rend la Nouvelle Orléans très vivante, et très réaliste : aux côtés de Josie, le lecteur a l’impression qu’il parcourt lui aussi les rues du Vieux quartier, aux balcons ouvragés, l’air chargé d’humidité, et d’un ou deux airs de jazz. Les années 50 à la Nouvelle Orléans, avec son racisme, ses descentes de police, se révèlent dans toute leur réalité sordide. Difficile, à l’aube de la guerre de Corée, d’échapper au destin familial : Josie rêve d’ascension sociale, d’une éducation, mais chacun s’attend à la voir suivre les traces de sa mère. En témoignent des conversations glauques, où l’on propose à Josie d’être « son premier » quand elle se décidera à se lancer dans le métier, ou des sous-entendus graveleux, et des regards déplacés. Difficile à la Nouvelle Orléans de préserver sa vertu, surtout quand, comme Josie, on a un besoin criant d’argent.

La force du récit réside également dans l’incroyable panel de personnages que Ruta Sepetys a su sortir de son chapeau : Josie, bien-sûr, véritable femme forte en devenir, adulte avant l’heure, mais également Willie, l’incroyable « madam » qui mène son bordel à la baguette, mais sait également être douce, presque maternelle. Comment ne pas citer Cokie, le chauffeur de taxi métisse attachant, rayonnant d’une générosité sincère, ou Patrick, l’intellectuel doux et sympathique, qui cache un secret bien difficile ? Enfin, nous n’oublierons pas Jesse, aux multiples facettes, vendeur de fleurs, mécanicien, mais également étudiant.

Roman à ambiance, mais alliant également polar et romance, Big Easy est un récit extrêmement bien mené, qui n’arrive pas à dégouter le lecteur de La Nouvelle Orléans, mais, au contraire, le fait tomber éperdument amoureux de cette ville au caractère unique.

Big easy, Ruta Sepetys. Gallimard jeunesse, 2013.

Par Emily Vaquié

A propos Emily Costecalde 649 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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