Un roman posthume : La Conjuration des imbéciles

La Conjuration des imbéciles, John Kennedy Toole. 10/18

«Quand un vrai génie paraît dans le monde, on le distingue à cette marque : tous les sots se soulèvent contre lui.» Jonathan Swift

Ce qu’il y a de fascinant avec La Conjuration des imbéciles, c’est l’incroyable aventure éditoriale de l’auteur. C’était un jeune homme dont on sait finalement assez peu de choses, si ce n’est qu’il s’est suicidé à la fin des années 60, persuadé d’être un écrivain raté. Des années après, sa mère et l’écrivain Walker Percy supplièrent littéralement quelques éditeurs de se pencher sur le roman du fiston, qui avait été refusé en 1964 par une grande maison américaine. Le livre est finalement publié, connaît un grand succès, obtient même le prix Pulitzer. Ce qui est remarquablement dommage dans cette histoire, c’est que Toole, lui, ne le saura jamais.

Bien sûr, La Conjuration des imbéciles ne se limite pas au parcours du combattant de la mère de l’auteur pour le faire publier. Son attrait principal est probablement son protagoniste, sorte de Don Quichotte américain, l’extravagant Ignatius J.Reilly, qui, à trente ans, vit encore chez sa mère alcoolique et la fait tourner en bourrique. Féru de littérature médiévale et très érudit, Ignatius est doué d’un génie indéniable, mais est totalement irréaliste et irascible. Il déteste tout, son époque, le gouvernement, les homosexuels, les hétérosexuels, les fréquentations de sa mère, les gens, en somme. Cloîtré chez lui à rédiger ce qu’il considère comme des chef-d’oeuvres, il est, il faut le dire, à côté de la plaque. Hypocondriaque, obèse, odieux, et égocentrique, Ignatius va pourtant devoir se mettre au travail quand, suite à un accident de voiture, sa mère doit payer des dommages et intérêts. Autant dire que ça promet…

Vous l’aurez compris, Ignatius est un personnage absolument charmant qu’on rêve d’avoir chez soi. Le roman joue sur la tension entre sa grande intelligence et son incapacité à avoir une vie « normale ». Ignatius est vicieux et acerbe, et sa tendance à traiter son entourage de « mongoliens » le mène dans des aventures inimaginables. Aux côtés d’Ignatius, Toole décrit une palette assez invraisemblable de personnages, tellement marqués qu’ils finissent par être totalement authentiques : la mère alcoolique qui ne sait plus quoi faire de son fils, le grand-père maccarthyste, le jeune Noir malin mais exploité, l’entraîneuse stupide qui a un cacatoès, la gérante avide, le policier dévoué, la voisine acariâtre… C’est un monde de fous, original et bigarré, celui de La Nouvelle-Orléans au début des années 60.

Autant dire que c’est drôle, très drôle : le langage soutenu d’Ignatius et sa verve tranchent avec le parler plus oral, plus familier de sa mère. L’auteur passe avec aisance d’un style à l’autre. Ce décalage souligne la différence d’Ignatius qui est au fil du roman de plus en plus absurde. Ignatius, diplômé, se retrouve ainsi à vendre des hot-dogs (enfin, vendre, c’est un grand mot, il les mange plus qu’il en les ved). Américain, il rêve d’une monarchie de droit divin. Et ainsi de suite. C’est cette absurdité qui fait le comique de ce livre. L’on est à la fois fasciné et répugné par ce personnage. Ignatius est désagréable, égoïste, paresseux, dégoutant, méprisant, et pourtant, la magie opère, l’on suit ses aventures avec impatience. A lire, donc ! Car Toole, assurément, savait écrire !

La Conjuration des imbéciles, John Kennedy Toole. 10/18, 2002. Traduit de l’anglais par J.P. Carasso.

A propos Kévin Costecalde 313 Articles
Passionné par la photographie et les médias, Kévin est chef de projet communication. En 2012, il a lancé le blog La Minute de Com, une excellente occasion selon lui d'étudier les réseaux sociaux et l'actualité. Curieux et touche-à-tout, Kévin aime les challenges, les voyages et l'ironie.

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