Pour qui meurt Guernica ?

ui meurt Guernica ?, Sophie Doudet

ROMAN HISTORIQUE JEUNESSE — Sophie Doudet enseigne la littérature et la culture à Sciences Po et a déjà écrit quelques biographies, tant pour les adultes (Churchill, Malraux) que pour les adolescents (Un ado nommé Rimbaud, également publié chez Scrinéo). Cet été, elle publie un roman historique pour la jeunesse, au titre d’une incroyable justesse : Pour qui meurt Guernica ?

Guernica, vous connaissez ? Cette petite ville de Biscaye a acquis sa triste notoriété le lundi 26 avril 1937, lorsque la légion Condor a pilonné, bombardé et littéralement rasé la ville, ce qui a incité Pablo Picasso à peindre son célèbre tableau éponyme.
Mais le roman de Sophie Doudet commence un peu plus tôt, en janvier 1937. La guerre civile fait alors rage en Espagne depuis 6 mois, opposant les républicains aux rebelles nationalistes, menés par Franco. Les troupes du général ont déjà conquis une grande partie du Pays basque, réduisant peu à peu les espoirs des républicains et faisant craindre le pire (à raison) aux habitants. C’est dans ces circonstances que Maria, 16 ans, est mise dans un train au départ de Vitoria par ses parents, qui espèrent ainsi la sauver. Direction Guernica, où elle sera recueillie par la famille de Josepha, une cousine de sa mère.
Or, l’inaction n’est pas du tout du goût de Maria, adolescente passionnée, qui a forgé sa conscience politique au feu républicain, qui ne rêve que de modernité et de progrès social, d’émancipation, et de liberté pour tous. L’arrivée dans le foyer très catholique et, de son point de vue, affreusement conservateur de Josepha et de Domenico se fait dans la douleur. D’autant qu’avec son accoutrement d’ouvrière, son écharpe rouge et sa manie de crier haut et fort ses idéaux, Maria fait un peu tache dans le paysage. Heureusement, la demeure est aussi celle de Tonio, 17 ans, un adolescent rêveur et poète à ses heures perdues, qui saura soutenir la réfugiée dans son épreuve. Malheureusement, il ne fait pas bon avoir 17 ans en 1937 à Guernica…

Sans trop vous divulgâcher l’intrigue, on peut d’ores et déjà vous dire que le bombardement de Guernica occupe une place importante dans le récit – ne grognez pas, c’est un roman historique, il fallait donc s’y attendre ! Mais avant d’évoquer ce terrible moment, Sophie Doudet s’attache à nous planter le décor de la petite cité, sise au fond de sa vallée, à l’atmosphère si chaleureuse. En quelques mots, elle nous donne à voir les places, les bâtiments, le chêne emblématique, tous les hauts-lieux de la cité – et, pour qui connaît, avec précision. Côté personnages, même topo : on a tout le loisir de s’attacher à Maria et Tonio, de comprendre leur révolte adolescente, de blâmer (dans un premier temps) la mollesse apparente de Josepha, de détester le supposé tyrannisme de Domenico. Sophie Doudet a accordé beaucoup de soin à ses personnages qui, pour certains, sont nettement plus complexes qu’ils n’y paraissaient au premier abord.

ui meurt Guernica ?, Sophie Doudet

Le récit, linéaire, est fortement marqué – sans surprise – par le bombardement, qui coupe l’intrigue en un “avant” et un “après”. Et si la première partie a servi à installer le décor, la deuxième va susciter bon nombre de réflexions. Évidemment, nos personnages sont durement marqués par le traumatisme, qui n’est que le début d’une longue série d’épreuves. Mais le pire advient peut-être lorsque le lecteur, qui bénéficie de nombreuses reproductions de documents d’époques entre les chapitres, commence à discerner l’ampleur de la campagne de désinformation qui a eu lieu. Le procédé est plutôt habile car on comprend légèrement avant les personnages la terrible situation dans laquelle il se trouve : réfugiés, jetés sur les routes au petit bonheur la chance, orphelins et soupçonnés de mentir sur les épreuves traversées. Ainsi, au fil des chapitres, on comprend mieux comment ce qui s’est déroulé à Guernica a pu rester si confidentiel, alors que les nazis y ont déversé des dizaines de tonnes de bombes incendiaires pendant plus de trois heures et ravagé la cité.
Cette partie-là du récit pose de fait de nombreuses questions et réflexions liées au pouvoir de résilience, d’acceptation, mais aussi de la propagande étatique et des ravages qu’une communication verrouillée peut occasionner. Cette réflexion est d’autant plus percutante qu’elle est toute d’actualité…

Sophie Doudet signe là un très bon roman historique pour la jeunesse. L’événement historique est bien relaté et les intrications géopolitiques de cette guerre civile clairement exposées aux lecteurs ; il n’est, de plus, pas difficile de s’attacher aux personnages, quelles que soient leurs réactions face aux épreuves qu’ils traversent. Car, malgré toutes les vicissitudes qu’ils endurent, ils font preuve d’une incroyable résilience et d’une force remarquable !

Pour qui meurt Guernica ?, Sophie Doudet. Scrinéo, 23 août 2018.

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A propos Oihana 517 Articles
Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.

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