La Force du temps : entretien avec un vampire

FANTASTIQUE — Des confessions d’un vampire, qui a vu passer les siècles, et raconte sa jeunesse, la perte de son humanité, sa vie de vampire : cela a déjà été fait par le passé, et très bien, par Anne Rice avec son très bon Entretien avec un vampire. Mais nous étions curieux de voir comment Deborah Harkness se tirait de l’exercice. Ma foi, plutôt bien : il y a beaucoup de choses intéressantes dans son roman La Force du temps !

Avant tout de chose, il faut que je vous précise que ce roman s’inscrit dans la continuité de sa trilogie précédente, Le Livre perdu des sortilèges, récemment adaptée en série TV (A Discovery of Witches). Cette précision, qui fait défaut aux résumés online du titre que j’ai pu lire, apparaît clairement au dos du roman (pourtant, j’ai rarement vu un résumé aussi mal ficelé). Aussi, le lecteur qui ne connaît pas les romans précédents se sentira un peu perdu au début du récit : beaucoup de personnages, et beaucoup de références à des intrigues passées, il n’en faut pas plus pour s’égarer. Je ne connaissais pas l’univers de Deborah Harkness : j’ai dû combler les blancs rapidement.

Dans ce roman, on suit trois lignes d’intrigue : l’histoire de Marcus, vampire transformé en buveur de sang pendant la guerre d’indépendance américaine, celle de Phoebe, sa promise humaine qui va sauter le pas et devenir immortelle par amour pour lui et le quotidien de Diana, l’héroïne du Livre perdu des sortilèges, sorcière de son état mariée au « père » de Marcus. Ces trois intrigues parallèles s’entremêlent mais l’ambiance y est radicalement différente, si bien qu’on passe de l’une à l’autre avec intérêt. Cependant, certaines sont plus passionnantes que d’autres. Ainsi, on suit avec grand plaisir les aventures de jeunesse de Marcus, car celui-ci a participé de très près à la guerre d’indépendance américaine. Du coup, les mordus d’Histoire se régalent : on rencontre des grands noms du passé de l’Amérique comme le marquis de Lafayette, Benjamin Franklin ou Thomas Paine, ainsi que quelques célébrités de notre révolution à nous, comme Marat. Les histoires de vampires se sont toujours merveilleusement prêtées à des romans historiques purs et durs, nous en avons encore une fois la preuve. Marcus étant de surcroît médecin, l’intrigue s’intéresse également aux progrès de cet art encore très aléatoire à l’époque. Il s’agit donc de la partie du récit la plus fascinante.

La Force du temps, Deborah Harkness

On aime également suivre Phoebe dans son apprentissage de la vie de vampire, une vie extrêmement codifiée, avec des mœurs très rigides. La transformation de Phoebe est également une fenêtre ouverte sur le passé des vampires qui l’entourent et qui, semble-t-il, a été très riche. On aimerait bien que, comme Anne Rice, Deborah Harkness décide de consacrer des romans à ces seconds couteaux très attachants.

Enfin, Diana. Peut-être parce que je n’ai pas eu le loisir de la découvrir dans la trilogie qui lui est consacrée, Diana m’a laissée de marbre. Son quotidien de jeune mère inquiète entourée d’une tribu de vampires m’a semblé un peu moins mordant que le reste du récit, un peu plus anecdotique. Face au souffle romanesque qui anime l’histoire de Marcus ou aux découvertes extrêmement fascinantes de Phoebe, les hésitations domestiques de Diana, confrontée à la magie naissante des deux enfants nés de son union avec un vampire semblent peu palpitantes. Et c’est pourtant une mère d’enfant en bas âge qui vous le dit…

La Force du temps est un roman assez étonnant, mais au final on ne quitte avec un sentiment d’inachevé : puisqu’il commence par une intrigue détaillée dans un roman précédent et qu’il se termine en laissant de nombreux fils narratifs inachevés, on a la sensation d’être face à un roman de transition, un peu brouillon, sans véritable début, et sans véritable fin. C’est un peu déstabilisant mais pas inintéressant. Nous serons curieux de lire les prochaines incursions de l’autrice dans ce monde, car le potentiel y est énorme. En effet, la manière dont elle traite les figures narratives du vampire, du sorcier et même du démon est très intéressante, on est ici plus proche d’Anne Rice que de Stephenie Meyer… Affaire à suivre, donc !

La Force du temps, Deborah Harkness. Calmann-Lévy, avril 2019. Traduit par Pascal Loubet.

A propos Emily Costecalde 664 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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