Sublime royaume : retour réussi pour Yaa Gyasi !

Sublime Royaume

ROMAN — Nous avions découvert Yaa Gyasi avec le très puissant No Home, aussi nous étions curieux de découvrir son deuxième roman, Sublime Royaume.

Quand on revient sur l’étal des libraires avec un nouveau livre quand le premier a été encensé de toutes parts, il y a une certaine attente du public, qui s’attend à lire un roman dans la même veine. Sublime Royaume ne ressemble pas vraiment à No Home, qui était un roman historique détaillant deux lignées familiales. Sublime Royaume est certes également un roman familial, mais il ne ressemble pas à son aîné.

Les deux titres ont cependant un gros point commun : leur force. Sublime Royaume s’attache à décrire la dynamique familiale d’un quatuor devenu au fil des ans un duo. Gifty est une Américaine d’origine ghanéenne qui fait un doctorat en neurosciences. Un jour, sa mère, dépressive, vient s’installer dans son lit. Alors que Gifty essaie de sortir sa mère de la profonde dépression dans laquelle celle-ci s’est enfoncée, elle se remémore son enfance, et réfléchit sur son rapport à la science, à la religion, à son identité mixte.

Grâce à une chronologie non linéaire, qui oscille sans cesse entre le présent et les souvenirs de la narratrice, Sublime Royaume trace l’itinéraire d’une vocation : comment Gifty s’est-elle construite comme scientifique, comme femme ? D’où est née cet envie de guérir, peut-être un jour, la dépendance ? Grâce au côté très introspectif du récit, le lecteur plonge aux racines de cette ambition. Il découvre cette famille si particulière, peuplée d’absents. Le père, d’abord, puis le frère. Et si la mère est encore là, c’est seulement par intermittence. « Je suis malade » dit-elle à sa fille. Effectivement, la dépression de la mère de Gifty est une ombre permanente sur le roman. Cette relation mère/fille est dure et émouvante : au fil des pages, Gifty détaille les sacrifices faits par sa mère, son pragmatisme, sa foi, et ses périodes sombres. Venue du Ghana avec son fils aîné tout bébé, la mère de Gifty rêvait d’un American Dream : elle découvre une vie de labeur, le racisme, et perd peu à peu une partie de sa famille.

Oh, que l’American Dream en prend un coup, justement ! Yaa Gyasi, pudiquement mais avec efficacité, évoque le scandale de la dépendance à l’oxycodone : prescrits à tour de bras aux USA, ces antidouleurs créent une énorme dépendance. Les malades deviennent accros. Parfois, ils meurent d’une overdose. C’est un véritable scandale sanitaire. L’Amérique, ce pays où les médecins vous prescrivent votre perte. L’Amérique, ce pays où même en cumulant deux boulots, la mère de Gifty peine à joindre les deux bouts. L’Amérique, ce pays où Nana, le frère de Gifty, subit des insultes racistes en plein match scolaire sans que personne ne dise rien. Ah, merveilleuse Amérique !

En coeur du récit, comme souvent les romans qui explorent l’expérience de l’immigration aux États-Unis, on trouve les liens entre ici et là-bas, forts pour la mère de Gifty, qui a vécu au Ghana jusqu’à trente ans passés, ténus pour Gifty qui n’a connu que les États-Unis. Gifty a onze ans la première fois qu’elle foule le sol de ses ancêtres. Elle n’aimera pas l’expérience :  » J’établis une liste de Tout ce que Je N’aimais Pas, attendant le jour où ma mère me rappellerait en Amérique et où je pourrais oublier tout ce que j’avais appris. » (p. 289). Le Ghana, une expérience à oublier ? Cette identité africaine imprègne pourtant fortement le parcours de Gifty. Tout comme la piété maternelle : aller à l’église, être pieuse, connaître le salut sont autant de guides pour la jeune Gifty, qui choisira pourtant de devenir docteur. Une de ses amies lui demandera comment elle peut faire cohabiter sa foi en Dieu et sa connaissance de la théorie de l’évolution. Tout le roman semble viser à répondre à cette question compliquée : le rapport de Gifty avec la religion de son enfance est ambivalent, fluctuant. Enfant, elle voulait connaître la Bible par coeur. Adulte, elle se dit qu’elle évacuerait bien cette connaissance de son cerveau pour pouvoir y accueillir de nouvelles informations. La religion est à la fois un poids et un soutien pour la jeune femme.

Vous l’aurez compris, voilà un roman riche, qui aborde de nombreux thèmes profonds. La dépression, l’addiction, la famille, le deuil, l’identité : autant de motifs brillamment brodés sur la toile que constitue le parcours de Gifty, jeune femme ambitieuse déchirée entre science et foi, entre Amérique et Afrique.

Sublime Royaume, Yaa Gyasi. Calmann-Levy, 2020. Traduit de l’anglais par Anne Damour.

A propos Emily Costecalde 822 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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