Boys out !, bienvenue dans un monde sans hommes

Lors du Tremplin Black Moon, qui couronna finalement Salmacis, d’Emmanuelle de Jésus, un deuxième titre avait attiré l’attention des éditeurs, car devenue le véritable coup de cœur des internautes. Il s’agit de Boys out !, de Rawia Arroum, qui met en scène un monde sans hommes. C’est dans cet univers exclusivement féminin que vit le personnage principal, la jeune Lyra. Autrefois, lasses du machisme et des agressions sexuelles, les femmes se sont révoltées, ont pris le pouvoir et ont tout bonnement bannis les hommes. Désormais, ils sont traqués, utilisés à des fins de reproduction, puis assassinés.

Lyra a donc grandi dans un monde qui exècre l’homme et le dépeint comme un monstre près à user de sa sexualité et de sa puissance physique pour asservir les femmes. L’adolescente approche de ses dix-huit ans, véritable âge charnière pour les jeunes femmes : en effet, elle devra bientôt accomplir sa mission à l’égard de la nation en devenant mère à son tour. Pour cela, elle va devoir passer par une étape très spéciale : la fécondation, à l’ancienne de surcroît.

Le point de départ de la dystopie est intéressant : se débarrasser d’une société patriarcale et violente pour mettre en place un monde exclusivement féminin n’est pas un des points de départ les plus couramment utilisés, on préfère généralement parler d’un monde ravagé par la guerre ou la maladie, mais rarement par le sexisme. Même si la solution employée est pour le moins extrême, la base du monde imaginé par Rawia Arroum tient la route, jusqu’à ce que l’on regarde un peu dans les détails.

Lyra, comme toutes les jeunes femmes de son âge, doit passer par une étape extrêmement déplaisante, pour ne pas dire odieuse : comment concevoir qu’une société qui rejette violemment les hommes, le machisme et les violences sexuelles puisse forcer toute jeune femme à copuler dans une cellule avec un homme fait prisonnier, qui n’a lui-même rien demandé ? Lyra trouve le processus tout à fait normal, même s’il la plonge dans une terreur extrême : pensez-vous, il s’agit ni plus ni moins d’un viol ! Il lui faudra l’intervention de Loan, l’homme qui doit l’aider à concevoir une fille, pour que la jeune fille comprenne ce que le monde dans lequel elle vit impose exactement à chaque femme.

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C’est tout de même paradoxal, non ? Aussi, l’auteur justifie-t-elle ce choix, sans lequel il n’aurait pas d’intrigue, par deux raisons. Tout d’abord, ce monde exclusivement féminin rechignerait à utiliser une technique mise au point par les hommes, à savoir la fécondation in-vitro. Hum. A ce stade-là, le lecteur est sceptique : si l’on part du principe que l’on refuse d’utiliser toutes les inventions et techniques conceptualisées par les hommes, nous ne sommes pas sortis de l’auberge… Et encore, cela semblerait un moindre mal ! L’autre argument est que les femmes ont « certains besoins », encore un argument douteux : cette « rencontre » n’a généralement lieu qu’une fois dans la vie d’une femme. Et par ailleurs, il reste d’autres solutions… à moins qu’elles n’aient été inventées par les hommes ?

Déroutée par cette incohérence de taille, j’ai tout de même admis qu’elle était nécessaire à la construction de l’intrigue. En effet, sans ce viol institutionnalisé, Lyra n’aurait jamais rencontré Loan, et ne serait jamais tombé amoureuse de lui. Loan est le personnage qui ouvre les yeux de Lyra, et la sauve de son endoctrinement. Lyra est bientôt prête à mettre sa vie entière en danger pour les beaux abdos de Loan, et à rejeter violemment le système.

Lyra n’est pas un personnage follement charismatique : elle a le mérité d’évoluer au fil du récit, cependant. On aurait souhaité que le monde dans lequel elle vit soit davantage creusé : le résultat final semble un peu plat, et manque de relief. C’est dommage, car il aurait gagné à être plus complexe. Il est vrai qu’il est intéressant d’observer comment la féminité doit être portée comme un étendard : il est obligatoire d’avoir les cheveux longs, et de porter une robe. Les attributs féminins doivent être fièrement mis en avant. L’idée était bonne.

Le sujet de cette dystopie était plutôt sensible : le féminisme, poussé à outrance, est tout de même la base du récit. La morale semble être que l’extrémisme n’est jamais la solution. Le récit manque cependant de maîtrise et le monde aurait gagné à être plus développé, plus vivant. On sort de cette dystopie très déçu.

Boys out !, Rawia Arroum. Hachette Black Moon, octobre 2014.

Par Emily Vaquié

A propos Emily Costecalde 657 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

4 Commentaires

    • J’étais franchement partagée après ma lecture : j’ai trouvé certains aspects du roman très intéressants et prometteurs, et d’autres franchement agaçants. J’en attendais beaucoup…

  1. AH MERCI ! Je ne suis pas la seule à être profondément choquée que l’héroïne tombe amoureuse de son VIOLEUR ! J’avais l’impression d’être seule au monde… Et même pour Loan ce n’est pas super. C’est dire que les hommes sont capables de violer des femmes parce qu’on leur demande, comme si c’était normal, comme si leur désir n’était qu’un besoin animal et qui ne demandait aucun sentiment, aucun amour, etc. En fait ce bouquin est un ramassis de clichés sexistes et ne fait du bien ni à la gente féminine, ni à la gente masculine. On retrouve aussi le mâle protecteur accessoirement, la femme réduite à son rôle de mère (la preuve avec la fin, la nana est inutile après avoir donné la vie !), le dénis de l’homosexualité féminine, la binarité des genres à fond les ballons…
    La déformation de la pensée féministe m’a aussi beaucoup énervée, parce que ce n’est pas une société « féministe » qui est mise en place mais un matriarcat misandre (c’est bien d’utiliser les bons mots pour décrire les bonnes choses). Après oui l’extrémisme n’est pas la solution tout ça, mais j’ai du mal à voir ce que ça apporte.
    Bref ce livre a un GROS problème O.o et ce n’est pas une pseudo intrigue qui peut le rattraper.

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