Visages du livre #3 : Kevane Bouchart, libraire

Kevane Bouchart, libraire, Visages du livre

Sur Café Powell, nous avons décidé d’inaugurer un nouveau rendez-vous, intitulé « Visages du livre » qui nous permettra de mettre en lumière un métier du monde du livre, et plus tard, espérons-le, de la culture. Cette semaine, c’est Kevane, libraire, qui répond à nos questions !

En bref, parles-nous un peu de ton métier ! Si tu devais le décrire à quelqu’un qui n’y connaît absolument rien, comment le pitcherais-tu ?

Mon métier c’est avant tout une passion. Je pense que si on n’a pas la passion de la lecture et du livre, ce n’est pas possible de travailler dans ce milieu. Un libraire doit donc aimer lire et pas uniquement un type de littérature, en particulier si c’est une petite librairie générale. Il faut aussi être solide mentalement et physiquement parlant. On porte beaucoup de livres, toute la journée, parfois ça donne mal au dos, mal aux bras, mal aux jambes… Quand je parle de mental, je pense qu’il faut supporter certains clients (par exemple ceux qui cherchent un livre dont ils n’ont plus le titre mais dont ils savent que la couverture est violette). Il faut aussi sourire, être agréable avec tout le monde, même si ça va mal. Un adage dit qu’en commerce le client est roi, et c’est exactement ça. Il doit toujours passer avant tout le reste. Certains seront reconnaissants du temps que vous passerez avec eux, d’autres ne vous dirons même pas merci, mais je pense que le principal c’est de savoir qu’on a bien conseillé et qu’on a fait de son mieux.

Outre la relation avec la clientèle, en tant que libraire on doit aussi se tenir très au courant des sorties littéraires, des modes, des tendances médiatiques. C’est très important pour savoir ce qui doit être en rayon et quand. Parfois il faut anticiper ce qui va faire le buzz avant sa sortie pour préparer du stock. Cet aspect est ce que je préfère, j’aime connaître le paysage littéraire même si il est très large et que parfois je nage un petit peu dedans.

Nous sommes aussi des animateurs et des communicants, on organise des rencontres avec des auteurs, des ateliers avec des enfants, il faut savoir organiser la publicité autour de ça, contacter des journalistes, des radios, des émissions de télévision. C’est très prenant comme aspect de la librairie et surtout assez méconnu. Il y a pleins d’autres choses à faire qui sont plus ou moins marrantes mais qui sont tout aussi importantes : la comptabilité, les retours de livres, le rangement, les rendez-vous avec les représentants, la tenue du site internet etc.

En bref, être libraire c’est complet, c’est aimer les livres mais pas que, c’est aussi savoir communiquer de pleins de façons différentes et être organisé pour ne pas se perdre dans une multitudes de tâches.

A quoi ressemble une journée type de travail pour toi ?

Ma journée type commence à 7h30, l’heure où je me réveille. Je vous passe la préparation et le trajet, j’arrive à 9h30. En général le magasin est déjà ouvert par une de mes collègues, si ce n’est pas le cas je dois faire l’ouverture et m’occuper des premiers clients. Après ça je commence à déballer les cartons de réassortiment (ce qu’on a vendu puis recommandé) et les nouveautés. Il faut tout entrer dans le logiciel qui gère notre stock. Ils sont donc triés (commandes de bibliothèques, de particuliers ou pour le magasin d’un côté, les nouveautés de l’autre) puis rangés. Le tout en s’occupant d’éventuels clients si je suis seule. Selon le nombre de cartons ça peut prendre quelques heures ou toute la matinée.

Ensuite je m’occupe de la comptabilité avec un logiciel spécial. J’y entre toutes les opérations bancaires et de caisses pour avoir des comptes à jour. Parfois il faut aussi tout vérifier, pointer les comptes, ranger les papiers. En gros c’est beaucoup de chiffres et de paperasses. Un peu au milieu de ça j’ai tendance à aller déjeuner (information capitale). Je n’ai qu’une heure de pause alors je la mobilise pour lire un peu et avancer dans mes nombreuses lectures.

En début d’après midi, de temps en temps, nous avons la venue de représentants. Ce sont eux qui nous présentent les livres à venir et nous préparons les commandes de nouveautés avec leur aide. La plupart sont vraiment des amours et j’adore découvrir ce qui va sortir grâce à eux. Ils maîtrisent leurs programmes à la perfection et certains sont de vrais conteurs c’est assez incroyable.

Après la comptabilité, la journée est souvent bien avancée. On me donne quelques petites tâches secondaires, je répond à des mails, m’occupe de la page Facebook du magasin. Et bien sûr au milieu de tout ça je dois aussi gérer les demandes de clients qui ont besoin de conseils et m’occuper de la caisse sauf lorsque je travaille dans les bureaux du sous sol.

Le magasin ferme à 18h30, pour l’instant je pars au moment de la fermeture et ce sont mes collègues qui gèrent les comptes de fermetures, mais dès septembre je m’en occuperai et partirai donc à 19h.

Le soir chez moi, je ne pense pas que ma journée soit réellement terminée. Je vis librairie tout le temps. Quand j’arrive je lis, parce que connaître les livres que j’ai en magasin c’est toujours mieux. Mais il m’arrive aussi de stagner devant la télé, comme tout le monde, et de me reposer tranquillement. Malgré tout la librairie reste toujours quelque part dans ma tête.

Kevane Bouchart, libraire, Visages du livre

Quels ont été ta formation et ton parcours ?

Je n’ai pas une formation tout à fait ordinaire. Après un Bac L obtenu de justesse avec 11 de moyenne, j’ai voulu faire une licence de Lettres modernes et d’anglais à l’université Lumière Lyon 2 (qui propose des doubles licences en première année pour permettre aux étudiants de choisir ce vers quoi ils veulent s’orienter après.…). Malheureusement, j’ai raté cette première année de fac, non seulement parce que les cours d’anglais étaient difficiles, mais aussi parce que je n’étais pas très sérieuse. Après un rejet de demande de réorientation en Communication, j’ai fais de l’Anthropologie – Sociologie. Et cette fois-ci, j’ai travaillé à fond. J’ai eu ma première année très honorablement et j’ai décidé de continuer en Anthropologie.

Néanmoins en troisième année je ne me voyais pas du tout continuer en dans cette matière, j’aimais la théorie mais je n’avais pas vraiment envie de pratiquer. Après l’ouverture de mon blog, ma passion de la lecture m’est revenue en plein cœur, et ma vocation m’a semblé évidente : je devais travailler dans le milieu du livre. Après l’obtention de ma licence mention AB, j’ai donc décidé de faire un Master de Littérature de Jeunesse par correspondance au Mans. Je suis actuellement en pleine deuxième année de ce Master que j’ai du prolonger pour cause de manque de temps et de problèmes pour l’écriture de mon mémoire.

J’ai trouvé mon emploi grâce au stage obligatoire, je me plaisais dans la structure et j’ai eu de la chance que ma patronne trouve mon profil intéressant et décide de m’offrir ce poste dans lequel je me sens épanouie aujourd’hui.

As-tu des conseils à donner à quelqu’un qui souhaiterait devenir également libraire ?

De ne pas se laisser abattre par la réalité du marché. C’est un métier fabuleux et je souhaite à quiconque en a envie, de pouvoir le faire.
Il ne faut pas hésiter à mettre en avant son amour de la lecture, ses spécificités (si on est un pro de la littérature de fantasy et qu’on connaît tout, il faut le dire). Dans tous les cas, je pense qu’une expérience dans le milieu du livre ou un diplôme est mieux pour obtenir un travail en librairie mais ce n’est pas totalement exhaustif non plus. Il faut surtout aussi être conscient que c’est un métier difficile, pas forcément bien payé où la passion prime avant tout le reste. Ne devenez pas libraire parce que vous voulez lire des livres gratuitement ou que vous pensez que c’est un travail de vendeur tranquille ; mais bien parce que vous voulez transmettre votre amour de la lecture aux autres et le partager autour de vous.

Quelles sont les idées reçues que tu entends le plus sur ton métier ? Celles qui t’énervent comme celles qui te font rire ?

Beaucoup de personnes pensent qu’on ne fait rien de nos journées à part lire. Ca me fait beaucoup rire parce que depuis que je travaille je lis deux fois moins qu’avant. Je n’ai plus vraiment de temps pour ouvrir un livre et sûrement pas au travail.

Il y a aussi ceux qui pensent qu’en tant que libraire on connaît tout le stock de la librairie, des cartes postales aux albums en passant par toutes les nouveautés de romans de toutes sortes. C’est évidemment impossible… Je suis toujours énervée par ceux qui sont surpris quand je leur dis « Je n’ai pas lu ce livre ».

Je citerai également l’idée reçue selon laquelle le libraire gagne bien sa vie étant donné le prix des livres. Et bien non. Sachez que sur une vente nous ne récupérons pas le prix intégral du livre mais uniquement 25 à 30% qui sera par la suite réinjecté dans les achats de nouveaux livres, l’entretien du magasin, le paiement des salaires etc.

Enfin je dirai que non, les libraires ne sont pas des gens coincés et très intellectuels qui vivent dans une bulle. Nous sommes comme tout le monde, nous rions, nous échangeons, et parfois on aime même sortir. Si je vous jure.

Quels sont tes livres de chevet ? Ceux que tu conseillerais absolument, comme ceux que tu lis en ce moment ?

Difficile de n’en citer que quelques uns. Je pense que je vais en oublier beaucoup…

Harry Potter de JK Rowling. Always. Mais il n’a pas vraiment besoin que je le conseille pour se vendre. Gardiens des Cités Perdues de Shannon Messenger dans le même style et qui s’avère être presque aussi puissant que le petit sorcier anglais de JK Rowling. La Dernière Terre de Magali Villeneuve et Alexandre Dainche, un roman pour lequel j’ai eu un coup de cœur incroyable et qui possède un univers riche, développé d’une façon intense et une histoire très prenante. La Mécanique du cœur de Matthias Malzieu est aussi un des livres que j’aime énormément et qui, malgré les années, reste au top de ma liste. Dans un tout autre registre il y a Geisha d’Arthur Golden et Mille Femmes Blanches de Jim Fergus qui sont, à mes yeux, des monuments de littératures.

Et sur ma table de chevet, il y a beaucoup trop de livres pour les citer tous. Je lis Invisibilité de Andrea Cremer et David Levithan avec lequel je n’accroche que très moyennement, et je tente de finir l’intégrale de Entre Chiens et Loups de Malorie Blackman entre autres.

Quel genre de lectrice es-tu en règle générale ?

Je suis une lectrice boulimique. Je lis tout ce qui me paraît sympathique dans le secteur jeunesse et j’enchaîne sans me poser de questions. J’ai la chance d’avoir une bonne mémoire qui me permet de ne pas confondre les histoires que je lis.

Malheureusement cette boulimie de livres n’est pas bénéfique pour ma pauvre pile à lire…

Tu es libraire en Suisse. Quelles sont les différences entre la librairie en Suisse et le marché français ? Que penses-tu du prix unique du livre en France ?

Alors, je vais parler en tant que nouvelle dans ce milieu, je pense n’avoir pas saisi la totalité des différences entre ces deux pays. Niveau organisation, nous n’avons pas les mêmes distributeurs, alors que la France possède Hachette, Interforum, Sodis etc. Nous n’avons que trois distributeurs principaux : OLF, Servidis et Dargaud. Malheureusement beaucoup de maisons d’éditions, notamment des petites structures françaises, n’ont pas de distributeurs et il est parfois compliqué de faire venir leurs livres jusque chez nous.

Nous n’avons pas non plus le prix unique du livre. Chacun fait le prix qui lui convient. Et je trouve que ça a des inconvénients car, dans une petite structure telle que celle où je travaille, nous ne pouvons pas proposer des prix aussi concurrentiels que ceux de la FNAC ou de Payot. Outre ce problème, les Genevois ont tendances à se dire « Je vais acheter en France parce que c’est moins cher ». Malheureusement, beaucoup ne comprennent pas que ces prix ne sont pas dus aux libraires mais bien aux tabelles mises en places par les distributeurs…

Personnellement je suis pour le prix unique du livre, cela évite les grosses différences de prix entre les puissants et les petits et donc les réflexions comme « C’est moins cher à la FNAC ».

Que penses-tu des blogs « officiels » de libraires ? Penses-tu que ce soit un gros atout pour une libraire ? De même que la présence sur les réseaux sociaux ?

Je ne côtoie pas beaucoup ce genre de blogs mais je pense que c’est intéressant pour les clients qui préfèrent naviguer sur internet. Je crois que ça crée un lien plus personnel entre le client et la librairie. Ils ont l’impression de nous connaître à travers une plateforme de blog et c’est un peu pareil pour les réseaux sociaux. Je les trouve essentiels et c’est bien pour ça que j’ai fait une page Facebook pour la librairie dans laquelle je travaille actuellement. Le lien créé est important et beaucoup de personnes aiment pouvoir nous suivre sur les réseaux sociaux, voir ce qu’on a lu, aimé, les prochaines activités, le tout sur leur fil d’actualité qu’ils consultent tous les jours.

Merci à Kevane pour le temps qu’elle nous a consacré ! Nous vous invitons à aller jeter un œil à son blog ou à la page Facebook de la librairie qui l’emploie.

A propos Emily Costecalde 660 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

5 Commentaires

  1. Merci beaucoup pour cette interview très instructive et très sympathique. J’ai aimé en apprendre plus sur le métier de libraire car je crois bien que c’est un métier que je me verrai bien exercer, même si je n’ai pas fait d’études de lettres. Cette rubrique « visages du livre » est une excellente idée !

  2. J ai appris beaucoup de choses sur le métier de libraire par cette interview super intéressante ! Ca fait d autant plus plaisir vu que Kevane est une blogueuse que je suis depuis un bon moment. ^^ Bon courage pour ton travail et meilleurs voeux de succès.

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