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Sur les traces de L’Arracheuse de dents, un siècle durant…

FRESQUE HISTORIQUE — « Quelle claque ! » se dit-on en refermant L’Arracheuse de dents, dernier roman en date de Franz-Olivier Giesbert. Il faut dire que le résumé prodigué par l’éditeur était terriblement séduisant : on nous parle d’une femme dentiste, née en Normandie dans les années 1770, ayant vécu la Révolution française, mais également la guerre de Sécession américaine ou les guerres indiennes ! Fort heureusement, le roman tient ses promesses : c’est un récit hautement épique, qui semble taillé pour le cinéma, que nous livre Franz-Olivier Giesbert.

Son héroïne s’appelle Lucile Bradsock : ce sont ses mémoires, rédigées à l’âge canonique de 99 ans, qu’un professeur découvre sous le plancher de sa maison de famille. En un siècle, Lucile Bradsock a en fait vécu mille vies. Comment cette femme, née dans une famille de métayers dans la Normandie de l’Ancien Régime peut-elle être devenue cette femme qui assiste Custer pendant les guerres indiennes qui ont ravagé le continent américain ? C’est un incroyable cheminement, qui nous amène à découvrir le Paris révolutionnaire, les bateaux négriers, la Virginie esclavagiste ou l’île de Nantucket à l’heure de l’âge d’or des baleiniers. Quelle vie, quel roman ! Tout au long de ces années, Lucile Bradsock aura croisé de nombreuses personnalités : ainsi, elle aura pu soigner l’illustre dentition de Robespierre, du jeune Dauphin ou encore de Washington, partagé le lit de Napoléon, tué quelques illustres fripouilles… On ne compte plus le nombre de chefs d’état (passés, présents et futurs) qu’elle a rencontré au fil d’une vie pour le moins romanesque !

Ce roman, vous l’aurez compris, a été un véritable coup de cœur. Aux côtés d’une héroïne entière, aux passions d’une intensité rare, le lecteur découvre la Révolution française comme s’il y était, dans toute sa complexité et sa violence. Incroyables description d’un Paris ravagé et vindicatif, où règnent dans les rues une odeur de mort et de sang…! Et que dire des incroyables portraits dont nous abreuve l’auteur, qui décrit avec talent et une certaine insolence certaines des figures les plus célèbres de notre histoire, à l’instar de Robespierre ou de Napoléon ! Ces pages sur la Révolution, qui constituent une part non négligeable du roman, sont un véritable régal pour le lecteur féru de romans historiques. Lucile est en effet au cœur de l’action : quand elle quitte Paris, c’est pour la Vendée et ses guerres. Notre héroïne n’hésite pas à s’engager pour ses idéaux, et a le coup de lame facile !

Bientôt, la voilà partie pour l’Amérique, où elle trouvera de nombreuses nouvelles raisons de s’émouvoir et de jouer de la lame. A travers ses yeux, tous les travers de l’époque y passent : le commerce triangulaire, et l’esclavage, la violence de la guerre, les traitements odieux réservés aux Indiens… Lucile prend fait et cause pour ceux qui n’ont pas voix au chapitre dans ce pays dit de la « liberté », les Afro-Américains et les Amérindiens. Elle est aussi féministe, et rien ne l’arrête : faisant fi de son sexe, elle n’hésite pas à faire des « métiers d’homme », comme soldat pendant la guerre de Sécession. Rien n’est impossible pour cette héroïne truculente, qui aime la vie et l’amour plus que tout. Ces pages consacrées à l’histoire américaine sont tout aussi édifiantes que celles qui traitent de la Révolution, d’autant qu’il s’agit indéniablement d’une période charnière, éminemment fondatrice, pour les Etats-Unis. N’oublions pas que c’est un pays jeune dans lequel débarque Lucile : à son arrivée, il n’a que vingt ans… Et à la fin de son récit, le voilà déjà centenaire !

La vie ne sera pas tendre avec Lucile : émaillée de deuils, de trahisons, de guerres et de manigances en tout genre, son existence est à l’image de l’Histoire du siècle qu’elle traverse avec vigueur, force et une infatigable bonne humeur. Lorsque l’on veut faire l’Histoire, celle-ci nous laisse rarement en paix : poursuivie jusqu’au crépuscule de sa vie, Lucile connaîtra certes des périodes de repos, mais ô combien brèves… Incroyable aventurière que cette Lucile Bradsock !

L’Arracheuse de dents, Franz-Olivier Giesbert. Gallimard, 2016.

A propos Emily Costecalde (599 Articles)
<p>Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.</p>
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2 Commentaires le Sur les traces de L’Arracheuse de dents, un siècle durant…

  1. Tu m’as convaincue Emily ! Cela fait des semaines que je passe devant sans pour autant me laisser tenter, mais ta chronique est pour la moins irrésistible 😀 Il faut absolument que je teste !

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