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Little sister : amour fraternel… et djihad

Little Sister, Benoît Séverac, Syros

ROMAN ADO — Benoît Séverac est auteur de romans policiers et de romans jeunesse. En 2012, après les assassinats perpétrés par Mohamed Merah à Montauban et Toulouse, il a envie d’évoquer ces jeunes qui se convertissent à l’islam radical – comme on pouvait, jusque-là, adopter des théories fascistes. Mais il va plus loin, avec l’envie d’évoquer aussi et surtout les proches de ces nouveaux convertis, que l’on devrait considérer comme autant de victimes collatérales. C’est exactement ce dont traite Little sister, son dernier roman jeunesse en date, tout juste paru chez Syros.

Lena Rodriguez, à 16 ans, fait preuve d’une belle assurance. Factice. Lena Rodriguez, c’était son nom avant. Son nom d’aujourd’hui, elle ne peut le révéler à personne, car c’est trop dangereux. Avant de changer de nom, Lena vivait à Toulouse, avait des amis formidables, croquait la vie à pleines dents. Depuis qu’elle a déménagé, la vie est bien plus terne. Malgré l’apathie dans laquelle ses parents ont glissé, Lena parvient à leur arracher l’autorisation d’aller passer les vacances de Pâques à Cadaquès, en Catalogne, chez son oncle et sa tante. Lena a hâte de fouler à nouveau les terres de son enfance. Mais elle n’a pas été tout à fait honnête avec ses parents. Ce qu’elle ne leur a pas dit, c’est qu’elle a rendez-vous avec Ivan, son frère aîné, que personne n’a plus revu depuis quatre ans… depuis qu’il est parti, sans aucune explication, faire le djihad en Syrie.

L’histoire débute quatre ans après le drame. Quatre après le jour où, au journal télévisé, tout le monde a pu voir Ivan sur une vidéo montrant l’exécution d’un journaliste français par des terroristes de Daech. Quatre ans après que la vie de Lena ait littéralement explosé en vol. Depuis lors, elle erre dans sa propre existence. Lorsque Théo, l’ex-meilleur ami d’Ivan, lui transmet un message de son frère, Lena exulte : elle va enfin avoir des explications. Car il est impossible qu’Ivan, son frère bien-aimé, ait fait ce dont on l’accuse. N’est-ce pas ?

Commence alors un véritable périple initiatique pour Lena, pas seulement parce qu’elle traverse une frontière en cachant son but véritable à ses parents : elle embarque son ami Théo, dont elle se sentait proche et qui, malgré les circonstances difficiles, ne la laisse pas indifférente. Surtout, Lena doit appréhender un dilemme moral : comment en vouloir à ce frère qu’elle aime ? Comment aimer ce frère à qui elle veut autant ? Épineuse question, dont Benoît Séverac laisse judicieusement la réponse en suspens, laissant libre choix à chaque lecteur de trouver sa propre réponse.

L’auteur fait intervenir plusieurs personnages par les points de vue desquels on suit l’histoire : c’est, bien sûr, Lena qui en raconte la majeure partie, jusqu’au moment où elle retrouve son frère. La parole passe ensuite à Théo, malheureux témoin des événements sur lesquels il n’a aucune prise. C’est alors au tour de Joan, un retraité de Cadaquès qui s’est pris d’amitié pour les deux adolescents, de nous narrer la suite des péripéties. Joan est un ancien membre de la C.N.T. espagnole… en son temps, le gouvernement franquiste l’a considéré comme un terroriste. Ce qui explique que le vieil homme n’ait aucune sympathie pour les extrémismes, quels qu’ils soient, et encore moins pour les terroristes, mais une immense sympathie pour les proches en galère. L’épilogue, quant à lui, revient à Tambon, policier de la DGSI, en charge du brûlant dossier Rodriguez. On a donc un large choix de voix, qui nous permettent d’embrasser la situation sous les meilleurs angles possibles.

Benoît Séverac signe un excellent roman adolescent. Il traite le sujet choisi sans pathos et sans bons sentiments : c’est dur, certes, mais réaliste jusqu’au bout, qui montre combien ce choix n’est ni anodin, ni personnel. Le choix d’Ivan a brisé toute sa famille et ne s’arrête malheureusement pas au moment où il a tourné le dos aux siens : quatre ans plus tard, son choix a encore de douloureux retentissements dans la vie des siens.

Mais, plus que tout, Benoît Séverac s’inscrit dans une réflexion qui cadre – malheureusement – avec l’actualité la plus brûlante. En montrant à quel point l’embrigadement peut être rapide, violent, létal, il propose une excellente base de discussion. En somme, voilà un roman à mettre de toute urgence entre toutes les mains.

Little Sister, Benoît Séverac. Syros, 3 mars 2016. 

 

A propos Oihana (444 Articles)
<p>Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.</p>

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