Les douze tribus d’Hattie : portrait d’une mère

les programmes de Creative Writing sont bien plus développés aux Etats-Unis qu’en France et c’est dommage, car il arrive de temps en temps que surgissent de véritables perles de ces ateliers. Ayana Mathis fait partie de ces talents qui ont émergé ainsi. Les Douze Tribus d’Hattie, son premier roman, est sorti fin 2012 outre-Atlantique et est rapidement devenu un succès, encensé par Oprah, porté par le New York Times.

Ecrit davantage à la manière d’un recueil de nouvelles que d’un roman, Les Douze Tribus d’Hattie nous plonge dans le quotidien d’une grande famille, celle d’Hattie et d’August, et de leurs nombreux enfants. Chacun d’eux, ainsi qu’une des petites filles du couple, aura la parole et constitue une des douze tribus d’Hattie. Hattie est le fil rouge du roman, c’est elle qui maintient la cohérence du groupe familial. Figure maternelle ambiguë, Hattie est une femme courageuse et malheureuse, qui voit son mariage avec August alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente comme un véritable pièce conjugal. A partir de leur première étreinte, qui entraînera une grossesse et donc un mariage, Hattie est entraînée dans une spirale de grossesses à répétition, de bouches à nourrir et de fins de mois difficiles. C’est une vie de labeur et de désillusions.

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Mais revenons au début du roman. En 1925, Hattie n’a que seize ans , mais est déjà mère de jumeaux. En 1923, elle a quitté son sud natal pour Philadelphie, dans le Nord, pour fuir la ségrégation avec sa mère et ses sœurs. Ayana Mathis nous décrit, grâce à des scènes très visuelles, le quotidien des Afro-Américains de 1923 aux années 80 : elle nous montre la peur, l’humiliation, la honte qui constituaient le quotidien d’Hattie dans le sud profond. A peine arrivée dans le nord du pays, Hattie assiste à une scène qui l’étonne, et lui donne finalement espoir : elle assiste à un banal accident. Une femme de couleur renverse des vases à l’étal d’un fleuriste blanc. Alors qu’Hattie s’attend à un lynchage, ni plus ni moins, elle ne voit finalement que la femme payer pour ce qu’elle a cassé et s’en aller sans problèmes. Hattie pense donc que la vie sera meilleure au-delà de la ligne Mason-Dixon, pourtant, à Philadelphie, les choses ne sont pas forcément des plus simples. August est gentil, mais paresseux, et il dépense une grande partie de ce qu’il gagne dans les bars. Hattie voit son grand rêve, l’accession à la propriété, reculer au fil des années, alors que le nombre d’enfants dont elle doit s’occuper augmente, sans qu’August devienne plus raisonnable. Si le racisme s’éloigne, la misère, elle, guette.

Mais tout cela, le lecteur ne le voit pas de manière linéaire, il le découvre par pan au fur et à mesure que les années passent et que les enfants d’Hattie s’expriment. Certains chapitres marquent plus que d’autres, tous en tout cas sont efficaces et émouvants. Le chapitre d’ouverture donne le ton : la vie de femme d’Hattie sera marquée par les difficultés et les larmes. Le personnage d’Hattie se construit en patchwork, à travers son rôle d’épouse, de mère, d’amante,  de grand-mère. Elle est émouvante, mais jamais larmoyante : Ayana Mathis a pensé un personnage fort, engoncé dans une vie qu’il n’a pas choisi, piégé par une maternité envahissante. Ayana Mathis réfléchit justement sur cette féminité entravée, sur la difficulté d’aimer lorsque l’on a autant d’enfants, et qu’on a subi une perte aussi féroce que celle qu’a connu Hattie dès le début de sa vie de femme. Hattie se sent désemparée face à ces enfants devenus adultes, enfants elle a toujours vu comme des bouches à nourrir, et des corps à vêtir, et à surveiller. Ces enfants devenus narrateurs ont tous un lien bien particulier avec leur mère : amour, rancœur, jalousie…Ils s’expriment chacun à leur tour, ce qui donne force et humanité au récit. La difficulté, quand on écrit un roman choral comme l’a fait Ayana Mathis, est de ne pas perdre le lecteur à cause des trop nombreux personnages. Dans Les Douze Tribus d’Hattie, le lecteur sait toujours où il en est, il parvient à suivre l’intrigue sans mal, et le rythme ne s’essouffle jamais. Et au-delà de la chronique familiale, Ayana Mathis parvient à dresser le portrait d’une nation toute entière, à retracer l’évolution d’un pays sur plus d’un demi-siècle. Un premier roman magistral, que l’on a souvent comparé à ceux de Toni Morrison, à raison.

Les Douze tribus d’Hattie, Ayana Mathis. Gallmeister, 2 janvier 2013. 

Par Emily Vaquié

Crédit photo : Elena Seibert

A propos Emily Costecalde 649 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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