Les Femmes n’ont pas d’histoire : portrait d’une Amérique désolée

Les femmes n'ont pas d'histoire

ROMAN AMÉRICAIN  — La Rust Belt, c’est à peu près tout sauf l’American Dream : dans les montagnes, on vit dans la misère, de la même manière que les générations qui nous ont précédées. On fait du whisky de contrebande, on vit dans des cabanes isolées, parfois dépourvues de l’eau courante, on n’a parfois même pas d’existence légale… On se marie jeune, on meurt jeune : il faut alors vivre à toute vitesse.

C’est une région rude, au coeur du récit d’Amy Jo Burns : Les Femmes n’ont pas d’histoire. C’est un roman brut et parfois cruel, sur la fin des rêves, étouffés par un quotidien difficile. Il s’ouvre sur Wren, une adolescente dont le père connaît une petite célébrité, car il manie des serpents venimeux au nom d’un culte religieux qui a une forte emprise sur les habitants des Appalaches. Mais bien vite émerge surtout la figure de Ruby, la mère de Wren qui, autrefois, avait rêvé de s’enfuir, avait eu envie d’une vie meilleure, ailleurs…

Dans les montagnes, on croit à la religion plus qu’à la science : il n’existe pas de maladie du corps, uniquement des afflictions de l’esprit. Les filles se couvrent les genoux et ne sortent pas la nuit seules : elles sont responsables de l’échauffement des corps des hommes et la violence que cela peut engendrer. Un enfant ? C’est alors le mariage assuré. Nous sommes au début du XXIe siècle et pourtant, le quotidien de Wren semble venu d’un autre temps, partagé entre des tâches ménagères interminables qui semblent viser l’autosuffisance (faire soi-même son savon, cultiver son potager) et l’école qui semble tout un autre monde. La jeune fille vit dans un cabanon loin de tout. Elle n’a bien sûr ni Internet, ni téléphone. Le paradoxe, c’est que ces lieux liberticides, qui vous grignotent peu à peu, les personnages les aiment de tout leur coeur…

L’alternance des points de vue permet au lecteur d’appréhender un panorama complet et d’avoir un point de vue omniscient sur l’intrigue : il peut alors déterrer des secrets vieux d’une quinzaine d’années, défaire l’écheveau du mythe et de la réalité. Au fur et à mesure que les personnages s’expriment, le lecteur élucide le mystère qui entoure les personnages, et Wren en apprend davantage sur ses parents, dont elle se rend compte qu’il s’agit en réalité d’inconnus…

C’est un roman relativement sombre, à ne pas lire si vous n’avez pas le moral, mais à découvrir si vous vous intéressez à l’Amérique profonde et désolée, celle que l’American Dream a oubliée, celle qui ne se reconnaît pas dans New York ou San Francisco, celle qui ne vote même pas Trump puisqu’elle ne vote pas tout court…

Les Femmes n’ont pas d’histoire, Amy Jo Burns. 10/18, février 2022. Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié.

A propos Emily Costecalde 994 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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