Faire bientôt éclater la terre : le roman historique de la rentrée !

Faire bientôt éclater la terre

RENTRÉE LITTÉRAIRE 2022 — Avis aux amateurs de fresques historiques et familiales, qui courent sur plusieurs générations et sur plusieurs continents, nous avons trouvé pour vous LE titre de la rentrée littéraire 2022 : Faire bientôt éclater la terre de Karl Marlantes.

Ce roman, qui nous plonge au coeur de la diaspora finlandaise s’ouvre en 1891 sur une tragédie, et se ferme, après une ellipse de plusieurs décennies, en 1969 : au centre du récit, une fratrie de trois, Ilmari, Matti et Aino.

Le frère aîné, Ilmari, avait ouvert le bal en 1897 : fuyant des perspectives réduites au vieux pays, et le spectre de la conscription militaire russe, il était parti chercher sa voie en Amérique. Mais ici, point de Ellis Island et de New York : c’est dans l’Oregon, près d’une colonie finlandaise, que le jeune homme part. Comme partout dans l’ouest, on y décime des forêts entières : des géants de bois s’écrasent au sol, avalés par la croissance galopante de l’état américain. Les bûcherons abattent des arbres millénaires, dont les souches sont larges de plusieurs mètres. Certains y perdent la vie, pour fournir aux futures grandes métropoles du pays du bois de charpente, des poutres, des planchers. Le quotidien y est dangereux et difficile, mais un mythe s’écrit là, celui du bûcheron américain viril et trompe-la-mort.

Matti sera le deuxième, après une incartade face à l’occupant russe. Et enfin, Aino, la seule fille de la famille ayant survécu à l’enfance. Aino est, de loin, l’héroïne du roman.

Pourtant, le lecteur la trouvera facilement antipathique, et foncièrement égoïste. Aino ne vit que pour ses convictions politique, ce qui peut paraître noble de prime abord… Mais Aino est prête à passer ses proches au rouleau compresseur pour un idéal volontiers candide, qui se heurte violemment à la réalité de l’époque. Sa famille proche souffrira de son engagement démesuré, à une époque où vos opinions politiques peuvent vous valoir l’emprisonnement, la torture voire la mort.

Une grande partie de ce roman, en effet, s’intéresse aux luttes syndicales en Finlande puis aux États-Unis, à l’évolution du communisme et de sa perception. La période historique choisie par l’auteur s’y prête forcément énormément : le roman s’ouvre peu de temps avant la révolution russe et l’avènement de l’URSS, paradis communiste des travailleurs (ahem). Karl Marlantes montre la naissance d’une identité politique très rouge chez la jeune Aino, influencée par son professeur, puis sa radicalisation. La jeune femme fera des discours, appellera à la grève et est même prête aux actions violentes. Pour cela, elle sera durement réprimée et connaîtra la torture des mains de l’Okhrana, la police politique russe.

Aino est formidablement têtue, et ne semble pas tirer de leçon pérenne de ses agissements. Ce n’est que confrontée au pire qu’elle redevient raisonnable : il y a au moins trois occurrences notables dans le roman, notamment quand elle est prête à se faire tuer et qu’un ami la sauve malgré elle, ou quand elle manque de provoquer une overdose d’aspirine chez sa propre fille. Sa famille passe toujours après ses projets politiques : ainsi, elle manquera le mariage de son propre frère pour un discours dont elle conviendra elle-même plus tard que ce n’était qu’un événement comme un autre, elle provoquera le licenciement de son mari, elle n’élèvera pas sa propre fille. Les personnages autour d’elle la préviennent toujours, mais elle n’écoute jamais : pour ces nombreuses raisons, le lecteur ne l’aime pas beaucoup.

Cette antipathie à l’égard du personnage principal n’empêche heureusement pas le lecteur de savourer cette plongée dans l’univers rude des bûcherons scandinaves au début du XXe siècle au nord-ouest de l’Amérique. Doté d’un ancrage historique solide et méticuleusement documenté, Faire bientôt éclater la terre se présente comme une sorte de chronique de l’époque : on suit la famille Koski, mais également d’autres personnages gravitant autour d’eux, le tout formant un panorama complet de la vie dans la Columbia River de 1905 aux années 30. L’Histoire est en marche et ses remous atteindront la petite vie reculée des Koski en Amérique. Et c’est passionnant à observer, car cela produit un roman délicieusement dense et précis.

Faire bientôt éclater la terre, Karl Marlantes. Calmann Levy, août 2022. Traduit de l’anglais par Suzy Borello.

Si vous avez aimé ce livre, nous vous conseillons : Séquoias de Michel Moutot.

A propos Emily Costecalde 983 Articles
Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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