IL, une anticipation extrêmement réaliste !

Il, Loïc Le Borgne, Syros, Soon

Loïc Le Borgne est familier des littératures de l’imaginaire et de la littérature jeunesse : ses romans ont souvent été proposés à des prix prestigieux. Ce mois de juin 2015, il publie simultanément deux romans de science-fiction chez Syros : Le Garçon qui savait tout (dont on vous parle également sur Café Powell) et Il !

A Templeuve, petite ville de province, on aime la vie tranquille. Les ados du coin jouent les caïds en terrorisant chiens errants et mamies, tandis que les adultes se méfient comme de la peste des inconnus. Cet été-là, Élouan, 13 ans, passe les vacances chez sa cousine Romane, dans la maison de vacances de son oncle. Depuis le décès de la mère de Romane, celui-ci se réfugie dans la peinture  et s’avère assez peu présent. De plus, l’été n’est pas des plus tranquilles. Aux informations, on parle d’enfants mutants qui développent des facultés proprement extraordinaires. Élouan est réputé pour son côté antisocial, « un peu autiste », d’après le père de Romane : il a un lien particulier avec les animaux et anticipe les réactions de chacun comme s’il lisait dans les pensées, ce qui lui permet de deviner en un clin d’œil certains secrets intimes que d’aucuns préféreraient ne jamais voir émerger.

Il ne faut pas plus de quelques jours pour que son étrange comportement attire l’attention de tout le village : ce garçon est définitivement catalogué comme anormal. Surtout qu’il s’est fermement opposé aux petits caïds locaux. Pire, il ressemble aux terrifiants mutants dont se gargarisent les journalistes. À Templeuve, les hommes ne vont certainement pas se laisser impressionner par un gamin de 13 ans, même protégé par son oncle qui reste, finalement, un Parisien en vacances, un touriste, un étranger, donc. Un faible dont l’avis ne compte pas.
Et à Templeuve, on ne se laisse pas faire. Les mutants, on les traque, quel que soit l’avis des faibles.

Il, Loïc Le Borgne, Syros, Soon

Le ton est donné, pour ce nouveau roman de Loïc Le Borgne : aucune concession ne sera accordée !
L’histoire démarre assez rapidement : quasiment dès l’arrivée d’Élouan, une ambiance pesante règne sur le village, prompt aux soupçons – ceux-ci étant véhiculés par la petite bande menée par Valentin, un garçon du village en prise avec, notamment, de gros problèmes avec son père – et largement repris, déformés, diffusés par une population excessivement méfiante. Il règne sur le roman comme l’atmosphère d’un gros orage que l’on sent tourner autour de la région, mais qui a du mal à se décider à éclater. Et lorsqu’il éclate enfin, la situation vire au cauchemar.

Avec Il, Loïc Le Borgne touche à plusieurs phénomènes de société : il est tout d’abord question d’évolution, puisqu’Élouan appartient à une nouvelle branche de l’espèce humaine. On sait par exemple que notre espèce, Homo Sapiens, a cohabité avec l’Homme de Néandertal avant que celui-ci ne disparaisse. L’apparition d’une nouvelle race n’a donc rien de science-fictif : c’est tout simplement scientifique ! Ce qui nous amène à une autre caractéristique du roman de Loïc Le Borgne : son réalisme.
Oui, Il est un récit d’anticipation. Ce qui ne l’empêche aucunement d’être affreusement réaliste. « Affreusement », car la situation décrite fait littéralement peur. L’auteur part de ce postulat terrible mais néanmoins vrai : c’est durant les grandes crises qu’ont lieu les pires crimes collectifs, adage parfaitement illustré par l’histoire d’Élouan. Le village, terrifié, vindicatif, se met à recourir à des méthodes proprement totalitaires pour se débarrasser de la « menace » : intimidation, refoulement (la famille de Romane est priée de débarrasser le plancher illico presto) et, au final, violence aussi aveugle que gratuite.
Pourquoi est-ce si terrifiant ? D’une part parce que si le récit se passe dans un futur très proche (2019), on voit parfaitement à quel point les faits décrits sont proches d’arriver dans notre propre monde, de plus en plus violent. D’autre part parce que l’auteur touche à un autre sujet malheureusement toujours d’actualité : le rejet de la différence.

Si l’on revient à l’histoire, Élouan est, somme toute, un gentil gamin. Un peu bizarre, certes, qui ne se laisse pas intimider, d’accord, mais poli et bien élevé, dans le fond. Ce n’est ni un délinquant, ni un monstre sanguinaire. Son seul tort est de ne pas rentrer dans le moule, ce qui est le départ de tous ses problèmes. Or, quand on y pense, c’est le problème de beaucoup de gens : combien d’enfants harcelés chaque année car ils ne correspondent pas aux standards normés de leurs petits camarades ? Combien de populations discriminées pour tel ou tel facteur considéré comme, au mieux, anormal, ou pire, à combattre de toutes ses forces ? De ce point de vue, Il s’inscrit on ne peut mieux dans notre actualité brûlante – malheureusement, pourrait-on ajouter.
Corollaire à ce problème : il ne faut pas croire que toute l’humanité est pourrie. Ça et là, il reste quelques résistants. Le roman illustre combien il est difficile de s’opposer à la multitude, à la majorité écrasante, combien il est dur de choisir un camp (parfois au détriment de ceux qu’on aime) et de camper sur ses positions. À cet égard, le personnage Valentin remet bien les choses en perspective : tout ce qu’on espère, c’est qu’il fera des émules !

Arrivés là, vous vous dites peut-être que Il est un roman sinistre. Certes, le sujet n’est pas facile, certains passages sont assez durs et, comme annoncé au départ, l’auteur fait peu de concessions. Mais Il est aussi un roman qui remet du baume au cœur car il réserve quelques très belles évolutions aux personnages et s’achève sur une note pleine d’espoir. Surtout, l’ensemble de l’anticipation est empreinte d’un esprit humaniste extrêmement plaisant – qui ne fait que mieux ressortir la bêtise crasse de certains personnages – et qui nous évite toute déprime ! En bref : l’auteur a trouvé le juste milieu entre réflexion profonde sur notre société et espoir.

Voilà toutes les raisons pour lesquelles il faut lire Il, l’offrir, le relire, et le faire lire à vos proches : c’est un roman d’anticipation extrêmement réaliste, qui traite de sujets on ne peut plus actuels et qui permet de réfléchir à notre monde !

Il, Loïc Le Borgne. Syros, 4 juin 2015. 

A propos Oihana 538 Articles
Lectrice assidue depuis son plus jeune âge, Oihana apprécie autant de plonger dans un univers romanesque, que les longues balades au soleil. Après des études littéraires, elle est revenue vers ses premières amours, et se destine aux métiers du livre.

1 Commentaire

  1. Merci Oihana pour cet article très bien argumenté, un auteur est toujours très heureux et touché de voir que quelqu’un a parfaitement compris son roman. Amicalement, Loïc Le Borgne.

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